En 1922, dans la médina
de Safi, et précisément dans une maison située à
Derb Derkaoua prés de la Zaouïa de Sidi Benaïssa, et attenante à celle
de feu Issa Ben Omar, est né Mustapha BOUZARGTOUN CHEKOURI. Son père Feu El
Hadj Mokhtar que Dieu l’ait en sa Sainte Miséricorde, un des notables de la
ville de Safi, connu à cette époque sous le nom de famille de Chekakra, était
un artisan tisserand. En outre, vu ses origines remontant à El Hassan El
Moutana, fils de Hassan Sibt Ben Ali et Lalla Fatima Zohra, fille du Prophète
que la Prière soit sur lui, il était dépositaire de la confiance et de l’estime
de tous. Connu pour sa réputation d'homme intègre, il eut l’honneur d’être le
tuteur des biens immobiliers des orphelins et veuves de la ville de Safi, qu’il
préservait en toute fidélité, conscience et respect du Seigneur Tout Puissant.
En ce
temps là, la petite ville de Safi et sa région commençaient à connaître
quelques changements qui leur ont donné une occasion de surpasser les dures
décennies à venir, marquées par la récession
mondiale et sa misère, et par la
seconde guerre mondiale et ses malheurs. En effet, la prospérité de la région
s’appuyait jusqu’alors et principalement sur l’agriculture, l’élevage avicole et sur l’art de la
céramique. La région de Safi était déjà réputée pour ses produits de
l'aviculture, la production de volaille et d'œufs de qualité était destinée aux
grandes villes, notamment les bases de ravitaillement des troupes françaises,
et bien sûr, les nombreux souks régionaux..
C’est dans
ce contexte que
grandit Mustapha BOUZARGTOUN CHEKOURI. L’univers de son enfance était les
ruelles du quartier, les échoppes des commerçants et bien entendu la maison
familiale. Malgré son jeune âge, son tempérament l’incitait à rechercher un
certain isolement, à délimiter un territoire qu’il partageait que très rarement
avec ses cinq frères et sœurs. De ce fait il préférait jouer dehors loin des
enfants du voisinage, à courir nu-pieds dans les ruelles tortueuses. Là, chaque
coin de rue, chaque porche de maison semblaient n’appartenir qu’à lui seul.
C’est ainsi qu’il instaura inconsciemment, peu à peu, des jalons invisibles délimitant
l'espace qu'était son terrain de jeu, tenant de la sorte ses frères et sœurs,
et tout autre "indésirable" éloignés de lui. Sa mère c'était fait
malgré elle la gardienne de l’univers qu’il s’était créé de toutes pièces.
Dés qu’il
eut cinq ans, il fut conduit par son père à l’école coranique. Ce dernier
estimait qu’il était temps d’éloigner son fils Mustapha de la maison familiale
et de l'emprise protectrice de sa mère. La meilleure solution était de le
confier au «fkhir », l’enseignement
du Coran et la cohabitation avec les autres enfants du quartier dans un espace
restreint comme celui de la «madrasa » parviendraient à forger le
caractère peu sociable de son fils. Le jeune Mustapha fit ainsi la connaissance
de celui qui allait par la suite lui paraître comme le pire des tortionnaires,
surtout après avoir entendu son père dire à ce dernier en signe de
recommandations : « Écoutes. Mon fils n’est pas docile, il a un
caractère difficile, mais je veux qu’il réussisse, alors, fkhir, je te fais
confiance. Tues et moi j’enterre. ». En disant cela le père reprenait un
adage populaire scellant ainsi le pacte conclu entre le père et l'enseignant religieux, l'union fait la
force. En un mot le religieux avait carte blanche pour enseigner les préceptes
du Coran à l’enfant, et de là lui inculquer les règles nécessaires à son
épanouissement et à son éducation. Le «fkhir » rassura le père, tout en
caressant le crâne tondu du jeune Mustapha, il avait l’expérience pour
enseigner le Coran et ses règles, et les moyens pour assagir les enfants
récalcitrants. Le jeune Mustapha leva les yeux pour apercevoir la force de
dissuasion sous sa forme la plus frappante, une tige de bois d'olivier,
flexible et dure.
Mais, le «fkhir » sous-estimait la dureté de la tête caressée
le premier jour. En effet, durant plusieurs mois le jeune Mustapha suivit
malgré lui l’enseignement imposé, assis avec ses camarades sur les nattes
d’osier, à frotter avec énergie la «louha ». Il apprit surtout la
technique pour amortir les coups reçus en guise de punition, tout simplement en
essayant de réduire la distance qu'il le séparait de la terrible baguette. De
ce fait, à aucun moment il ne montra le moindre signe de docilité ou d’un
quelconque intérêt pour l’initiation à l’écriture ou la lecture, rien n’y fit.
Ses absences répétées en était la preuve. Son caractère rebelle resta inchangé,
c’est ainsi qu’il ne tarda pas à jeter la «louha » et quitter la
«madrasa » définitivement, car entre-temps il lui arrivait souvent de ne
pas y aller, trouvant tous les prétextes pour fuir ce lieu, des enterrements en
série, un oncle qui se mariait deux fois par mois, son imagination était assez
féconde. Même les remontrances et les punitions infligées à la maison n’eurent
raison de son entêtement.
À peine un an plus tard, son père soucieux,
comme tous les pères, de l’avenir de son enfant décida de l’inscrire
cette fois-ci à l'école laïque située prés de l’église portugaise, dans la rue
des menuisiers. Cette école avait une très bonne réputation et était fréquentée
par la majorité des enfants des notables
et des gros commerçants de Safi. Elle dispensait un enseignement moderne
conforme à l’éducation nationale française du Protectorat. Sur les bancs de
classes on retrouvait les enfants de grandes familles de Safi comme notamment
le fils du docteur Benhima qui deviendra beaucoup d'années plus tard Ministre
de l’intérieur. Vu son jeune âge, il ne
réalisait pas la chance qu’il avait, car ce temps là l’enseignement du français
était plutôt réservé à une certaine élite de la population. D'autre part, la
scolarité n’était pas à la portée de toutes les bourses, et les dures
conditions de vie n'incitaient pas les familles à se passer d'un enfant pouvant
aider le père dans un atelier, ou garder le troupeau de la famille. D'autant
plus que des rumeurs circulaient dans la population, que l'armée française recrutait dans les
écoles afin de renforcer ces troupes de fantassins et de Goumiers déployés sur
la frontière algérienne.
C’est
ainsi, qu’il passa le plus clair de son temps à errer dans les jardins de la
ville, occupant ses journées à jouer ou à courir après les oiseaux, et
s’adonner à la chasse aux étourneaux et autres volatiles. Parfois il sortait de
la maison familiale très tôt le matin, portant sous son bras une cage pour n’y
revenir qu’à la soirée tombée. A son retour, souvent il tombait nez à nez avec
son père, ce dernier, au fil du temps, en fit un rituel durant lequel il lui
appliquait les pires des corrections avant de se rendre à la mosquée pour la
prière. Parfois le châtiment était si long que son père se résignait à faire la
prière chez lui. Les coups étaient si violents que sa mère intervenait souvent
en sa faveur. Elle ne pouvait, quoique favorable à la sanction, supporter de
voir les coups s'abattre sur son fils. Comme toutes les mères, elle finissait
par s’interposer finalement entre le
père et l’enfant, au risque de recevoir un ou deux coups perdus.
Malgré
tout cela, il n'en faisait qu’à sa tête et devenait de plus en plus rebelle, et
c’est dans cette enfance turbulente qu’il fit la découverte de ce qui allait
devenir pour lui une intarissable source de joie, d'expérience, de sécurité, de
sacrifice, de peine, de colère, d'échecs, de réussite bref une compagne de plus
de soixante - dix ans dans toutes les épreuves de la vie.
Afin de
s’éloigner chaque jour davantage de la maison familiale pour s’adonner à son
passe-temps favori qu’était la chasse aux oiseaux, il délaissât son ancien
terrain de jeu et il prit l’habitude de se diriger tôt le matin vers la plage
se trouvant à quelques kilomètres au sud
de la ville. Son père en particulier l'y avait déjà amené plusieurs fois durant
le Ramadan précédent. Mais le jeune Mustapha avait été frustré de ne pouvoir
profiter pleinement et à sa manière de tout cet espace de jeu offert, du paysage de la mer et de sa plage. Il avait résolu que ce jour, il rattraperait
le temps perdu, pour ce faire, il se dirigeait vers la place du R’Bat, puis
faisait le tour des étals des marchands de légumes, d'épices, s'attardant devant
les prouesses de quelques acrobates, ou écoutant quelques minutes les boniments
d'un marchand de produits miracles. En se faufilant entre une Citroën Grégoire
rutilante appartenant à quelque fonctionnaire Français et une charrette à bras
pleine à craquer de poteries, il empruntait ensuite la rue du souk qui sillonne
la Médina,
flânant jusqu'au « Bâb Chaâba ». De là, il redescendait
vers son lieu de prédilection qu’était le château de Mer.
Celui-ci dresse sa masse imposante, tel un
énorme vaisseau échoué sur la plage, en bordure de la place du R’Bat. Ce
château de mer, construit jadis par les Portugais pendant leur occupation de la
ville, semble encore protéger la ville, tellement il paraît menaçant. Le jeune
Mustapha aimait monter jusqu’au haut des remparts et de là contempler la ville,
il pouvait apercevoir au fond les hautes falaises blanches, le petit port de
pêche, la Médina sur ses collines ceintes de ses vieilles
murailles, et ceinturant tout ce paysage, l’océan,. Le fort
portugais abritait une quantité remarquable d'oiseaux, qui à l'abri des
hauteurs des remparts et des tours séculaires construisaient leur nid dans les meurtrières et les interstices de la
pierre. Il pouvait observer les mouvements incessants des hirondelles,
alouettes, merles et grives. Il remarqua la témérité et l'intelligence des
corbeaux qui ont préféré cacher leur nid
à l'intérieur du fût des canons de bronze qui jadis défendait la ville des
razzias des pirates.
A l'intérieur de la cour, dans le feuillage
épais des figuiers ayant poussés sauvagement, il observait la vie trépidante et
piaillant de centaines de fauvettes, de mésanges, de pinsons, et de moineaux.
Tous devenaient muets dés qu'un rossignol venait les rejoindre sur les
branches, comme si la sérénade jaillissant de son gosier noir, était
l'événement qui les réunissait. Mustapha savait très bien que cette nuée
d'oiseaux était attirée par l'abondance d'insectes et des petites figues, mais
surtout par le calme de l'endroit leur permettant de se nourrir et nidifier en
toute tranquillité. Un spectacle qui l'enchanta un jour, fut d'apercevoir une
grive, à quelques mètres de lui, tenant dans son bec un escargot prélevé sur le
tronc d'un figuier. IL constata que l'oiseau frappait de toute son
énergie la carapace contre une pierre afin de la casser et en consommer le
contenu. Cette observation le laissa perplexe. Parfois les oiseaux étaient
tellement nombreux que tout le château ressemblait à une immense volière, à
ciel ouvert, comme si un géant avait déposé cette énorme cage de pierre sur la
plage.
Il
constata aussi la présence de gros oiseaux rapaces, par l'observation de
boulettes trouvées en contrebas des hauts donjons, elles étaient composées de
poils et d'ossements, que certains rapaces comme la chouette rejetaient par la bouche, après avoir digéré
un petit rongeur. Il regretta de ne pas pouvoir approcher de leur nid, car hors
de portée. Il fut frappé par le vol étrange de ces oiseaux quand le soleil
commençait à décliner. Leurs battements d'ailes étaient à la fois gracieux et
puissants, leurs grandes ailes déployées se mouvant lentement dans les airs
comme une bouffée de fumée et dans un mystérieux silence.
Il passait
d'interminables heures dans ce vase clos, admirant la générosité et la
diversité de la nature, observant les
oiseaux, tentant de mieux connaître leurs habitudes, et essayant de les
capturer à l'aide de pièges de sa confection.
Il avait pratiquement tout essayer, mais toujours, dans le souci de ne
pas faire de mal à sa future proie, il préférait l'utilisation de la glu.
Celle-ci lui avait été donnée en échange par le cordonnier prés de la maison
familiale, contre un joli serin. Le cordonnier espérait par le doux chant du
canari égayer son échoppe durant ses longues journées de labeur. Cette colle
lui permettait de prendre des petits oiseaux comme des serins, des mésanges
qu'il enfermait délicatement dans une cage.
De retour à la maison, il aimait exhiber à ses
frères et sœurs les oiseaux qu'il avait capturés. Sur la terrasse de la maison,
au milieu d'une dizaine de cages et des sifflements de leurs pensionnaires à
plumes, il sélectionnait les oiseaux selon la qualité de leur chant, la beauté
de leur plumage. Les oiseaux ne répondant pas aux critères qu'il s'était fixés
avaient l'heureuse chance d'être relâchés dans la nature. En usant d'habileté
et de patience, il réussissait à prendre avec
des graines, des figues comme
appâts, et avec un piège de sa fabrication, fait d'un cadre rudimentaire en
bois et d'un morceau de filet une douzaine de grives et d'étourneaux. Il
ramenait fièrement à la maison ses trophées, et quand son père était présent il
faisait preuve de plus de discrétion. Il offrait à sa mère d'exercer ses
talents culinaires par la confection de quelques plats, en remplacement du
pigeon utilisé souvent dans les recettes traditionnelles de Fès, et qui était
malheureusement introuvable et hors de prix.. Malgré le succès que ces mets
avaient sur la table familiale, Mustapha, de peur d'un sermon paternel,
demandait souvent à sa mère de cacher la provenance du gibier, ce qu'elle
faisait avec une complicité bien maternelle.
Malgré ses huit ans, Mustapha comprenait la
rancune et le mécontentement ressentis par son père pour avoir abandonné son
éducation. L'oisiveté et la possession
tout de suite, à bras le corps de
la vie et ses beautés, étaient pour lui beaucoup plus fortes que l'attrait
suscité par des alignements de lettres,
écrits et effacés, à longueur de journée
sur un fond noir. Finalement, était-il important pour lui de savoir écrire ou
lire pour comprendre que seule la nature forge l'homme dans la vie. Pour cela,
il lui suffit de percer les innombrables énigmes de la vie. Le peu qu'il avait
découvert lui suffisait à conforter cette vérité, sa vérité. La grive cassant
son escargot sur la pierre, et l'ingéniosité du corbeau dans son abri au fond
du canon, c'était tout çà, la vraie école, l'adaptation à la vie, au monde. Pour
cela, il lui fallait vivre intensément ce que la nature lui avait donné, à
savoir sa jeunesse.
Il continua à faire son apprentissage de la vie par cette
occupation innocente qu'était la découverte de la nature en se rendant presque
quotidiennement sur la plage, prés de la forteresse portugaise, alors que ses
frères et sœurs étaient enfermés dans des classes durant plusieurs heures.
Sur
la plage prés de la forteresse portugaise, il se lia d’amitié avec deux gamins
de son âge, eux aussi ayant renoncé à poursuivre leur scolarisation. Kamal
avait neuf ans, son père s’était engagé dans un bataillon de Goumiers, et
d'après ses dernières nouvelles il se trouvait dans le Nord du Maroc, prés de
la limite du territoire espagnol. Mohamed, quant à lui son père avait trouvé un
travail comme maçon dans la construction du port de Casablanca. A l’époque,
nombreuses étaient les familles qui
devaient faire de tels sacrifices pour pouvoir subvenir à leur besoin.
Celles-ci se retrouvaient déchirées par l’exode du père, et l’aîné des enfants
en se voyant chargé d’une part des responsabilités du père, par la force des
choses, se résignait à abandonner l'instruction.
Il
se souvint que c'est à l'approche du printemps, qu'il proposa à ses amis de
changer de jeu. La passion des oiseaux c'était bien, mais cela ne nourrissait
pas son homme. Dans la mesure où tous
les trois passaient de longues journées sur la plage à s'éreinter pour attraper
les oiseaux, pourquoi ne pas consacrer leur oisiveté à la pêche. Ainsi pouvoir faire d'une pierre
deux coups, tuer le temps et capturer un poisson susceptible d'être vendu ou au
pire améliorer le repas familial. C'est ainsi, qu'armés de leur patience et de
leur nouvelle passion ils se retrouvèrent chaque matin, prés du château de mer,
là, posté chacun sur un rocher soigneusement choisi ils commencèrent leur initiation à la pêche
avec des cannes de leur confection, formées d’un vulgaire bambou, quelques
mètres de crins et un vieil hameçon oublié par quelque vieux pêcheur. Il n’était pas difficile non plus de trouver les
asticots, il suffisait de retourner les immondices en se pinçant le nez à cause
de la puanteur.
Quant
à la technique, chacun s'efforçait
d'adapter les gestes soigneusement épier de quelques vieux pêcheurs. Ils
n'attrapèrent aucun poisson digne de ce nom, tous juste des petits poissons de
fritures comme des rougets de roche, des sars, des petites dorades grises. Ils
avaient du mal à identifier les espèces avec précision, et ils n'osaient pas
montrer leur manque d'expérience en demandant à un pêcheur de les aider et
surtout d'être sujet à quelques plaisanteries au sujet de leur matériel de
pêche.
Au bout d'une quinzaine de jour, il
consacra la majeure partie de son temps à taquiner le poisson de sa canne à
pêche. Avec l'argent de la vente qu'il fit, presque à contrecœur, de ses cages
et de ses oiseaux, il fit l'acquisition d'une belle gaule d'occasion, qu'il
équipa petit à petit. Au début il se contenta d'une vielle bobine de fil en
bois, comme dévidoir. Le cordonnier son ami, lui donna un épais rouleau de fil
contre deux cages, ce fil de coton était identique à celui utiliser par les
pêcheurs en France, fin et très
résistant. Il lui avait été procuré par un Français, passionné
d'équitation, pour lui permettre de réparer efficacement de belles bottes de cuirs. . Elle suscitait la
convoitise de pas mal d'adolescents. Mais Mustapha avait appris à briser leur
élan de conquête, quitte à utiliser quelques pierres soigneusement
sélectionnées selon le poids, la forme et les angles qu'elles présentaient.
Parfois à cour de munitions ou d'inspiration pugiliste, il préférait changer de
sport et dételait en courant vers l'abri de son domicile. L'essentiel était
d'avoir sauver le butin qui lui permettait de s'adonner à sa passion tout en
lui permettant un certain apprentissage de ce milieu gravitant autour de la
mer.
C'est
ainsi que, le jour où il attrapa son premier poisson, la joie fut
indescriptible tellement l'événement était attendu depuis bien longtemps.
Certes le poisson remonté n’était pas gros, à peine deux kilo, mais il s'est
montré si combatif qu’il faillit briser la ligne. Mustapha fut surpris par la
force de ce poisson, il remarqua les réflexes de sa prise qui s'opposait à la
traction de la ligne par de violentes cambrures du corps, et le fait que le poisson tentait de présenter
son corps latéralement afin de mieux avoir de prise dans l'eau. Il a été obligé
de se servir de toutes ses forces pour tirer de l’eau sa proie, ses deux amis
le tenant par la taille pour qu’il ne tombât pas à l’eau. Éveillé qu’il était,
le jeune Mustapha sentit l’admiration et la joie partagée de ses amis quand il
se saisit du poisson. Mohamed s'enquit de l'espèce du poisson, il fit face à un mur de
silence. En effet, personne ne répondit. Ils se trouvèrent embêtés devant leur
ignorance.
Durant
plusieurs mois ils s'adonnèrent ensemble à la pêche prés de leur coin, le
château de mer, jusqu'au jour la petite bande se sépara. Kamal avait été appelé
par un oncle restaurateur à Agadir, et plus tard Mohamed qui lui dû rejoindre,
avec toute sa famille, son père à Casablanca. Ce fut un triste événement pour
le jeune Mustapha, lui qui s'était habitué à partager à la fois son espace, son
temps, et surtout ses plaisirs de découvrir et mettre en pratique toute idée
germant dans l'esprit d'un enfant de cet âge.
Il se remémora toutes les parties de pêches
qu'ils avaient faites ensemble, leurs découvertes parmi les rochers et les petites mares que
laissait la mer en se retirant. La faune et la flore qu'ils découvraient les émerveillaient
par leur abondance, leur diversité. En effet, quand les dernières vagues, à
marée basse; léchaient la plage, ils se précipitaient vers les creux naturels de la plage pour attraper de leur
main des petits crabes, des crevettes de roche, des bernard-l'ermite empêtrées
dans leur coquille d'emprunt, des oursins, des moules, des petits poissons dont
ils se servaient pour appâter leurs lignes. Ensembles ils avaient appris les
rudiments de la pêche tout en jouant parmi les récifs.
Mustapha,
leur dit simplement "la pêche ce n'est pas ça !" Il ne voulait pas
leur dire qu'il s'était reconnu en ce poisson. D'ailleurs, il aurait eu du mal
à leur expliquer ce qu'il avait réellement ressenti. Ce qu'il savait, c'est que
parfois, lui aussi étouffait quand il n'avait pas sa liberté, quand il n'était
pas dans son milieu. Cette oppression, il l'avait connu déjà à plusieurs
reprises, assis en tailleur, devant le redoutable Fkhir ou le jour d'une
impossible récitation à l'école.