LA VILLE NATALE    S A F I 

En 1922, dans la médina de Safi, et précisément dans une maison  située à  Derb Derkaoua prés de la Zaouïa de Sidi Benaïssa, et attenante à celle de feu Issa Ben Omar, est né Mustapha BOUZARGTOUN CHEKOURI. Son père Feu El Hadj Mokhtar que Dieu l’ait en sa Sainte Miséricorde, un des notables de la ville de Safi, connu à cette époque sous le nom de famille de Chekakra, était un artisan tisserand. En outre, vu ses origines remontant à El Hassan El Moutana, fils de Hassan Sibt Ben Ali et Lalla Fatima Zohra, fille du Prophète que la Prière soit sur lui, il était dépositaire de la confiance et de l’estime de tous. Connu pour sa réputation d'homme intègre, il eut l’honneur d’être le tuteur des biens immobiliers des orphelins et veuves de la ville de Safi, qu’il préservait en toute fidélité, conscience et respect du Seigneur Tout Puissant.

En ce temps là, la petite ville de Safi et sa région commençaient à connaître quelques changements qui leur ont donné une occasion de surpasser les dures décennies à venir, marquées par la récession  mondiale  et sa misère, et par la seconde guerre mondiale et ses malheurs. En effet, la prospérité de la région s’appuyait jusqu’alors et principalement sur l’agriculture,  l’élevage avicole et sur l’art de la céramique. La région de Safi était déjà réputée pour ses produits de l'aviculture, la production de volaille et d'œufs de qualité était destinée aux grandes villes, notamment les bases de ravitaillement des troupes françaises, et bien sûr, les nombreux souks régionaux..

C’est dans ce contexte que grandit Mustapha BOUZARGTOUN CHEKOURI. L’univers de son enfance était les ruelles du quartier, les échoppes des commerçants et bien entendu la maison familiale. Malgré son jeune âge, son tempérament l’incitait à rechercher un certain isolement, à délimiter un territoire qu’il partageait que très rarement avec ses cinq frères et sœurs. De ce fait il préférait jouer dehors loin des enfants du voisinage, à courir nu-pieds dans les ruelles tortueuses. Là, chaque coin de rue, chaque porche de maison semblaient n’appartenir qu’à lui seul. C’est ainsi qu’il instaura inconsciemment, peu à peu, des jalons invisibles délimitant l'espace qu'était son terrain de jeu, tenant de la sorte ses frères et sœurs, et tout autre "indésirable" éloignés de lui. Sa mère c'était fait malgré elle la gardienne de l’univers qu’il s’était créé de toutes pièces.

Dés qu’il eut cinq ans, il fut conduit par son père à l’école coranique. Ce dernier estimait qu’il était temps d’éloigner son fils Mustapha de la maison familiale et de l'emprise protectrice de sa mère. La meilleure solution était de le confier au «fkhir »,  l’enseignement du Coran et la cohabitation avec les autres enfants du quartier dans un espace restreint comme celui de la «madrasa » parviendraient à forger le caractère peu sociable de son fils. Le jeune Mustapha fit ainsi la connaissance de celui qui allait par la suite lui paraître comme le pire des tortionnaires, surtout après avoir entendu son père dire à ce dernier en signe de recommandations : « Écoutes. Mon fils n’est pas docile, il a un caractère difficile, mais je veux qu’il réussisse, alors, fkhir,  je te fais confiance. Tues et moi j’enterre. ». En disant cela le père reprenait un adage populaire scellant ainsi le pacte conclu entre le père et  l'enseignant religieux, l'union fait la force. En un mot le religieux avait carte blanche pour enseigner les préceptes du Coran à l’enfant, et de là lui inculquer les règles nécessaires à son épanouissement et à son éducation. Le «fkhir » rassura le père, tout en caressant le crâne tondu du jeune Mustapha, il avait l’expérience pour enseigner le Coran et ses règles, et les moyens pour assagir les enfants récalcitrants. Le jeune Mustapha leva les yeux pour apercevoir la force de dissuasion sous sa forme la plus frappante, une tige de bois d'olivier, flexible et dure.

                Mais, le «fkhir »  sous-estimait la dureté de la tête caressée le premier jour. En effet, durant plusieurs mois le jeune Mustapha suivit malgré lui l’enseignement imposé, assis avec ses camarades sur les nattes d’osier, à frotter avec énergie la  «louha ». Il apprit surtout la technique pour amortir les coups reçus en guise de punition, tout simplement en essayant de réduire la distance qu'il le séparait de la terrible baguette. De ce fait, à aucun moment il ne montra le moindre signe de docilité ou d’un quelconque intérêt pour l’initiation à l’écriture ou la lecture, rien n’y fit. Ses absences répétées en était la preuve. Son caractère rebelle resta inchangé, c’est ainsi qu’il ne tarda pas à jeter la «louha » et quitter la «madrasa » définitivement, car entre-temps il lui arrivait souvent de ne pas y aller, trouvant tous les prétextes pour fuir ce lieu, des enterrements en série, un oncle qui se mariait deux fois par mois, son imagination était assez féconde. Même les remontrances et les punitions infligées à la maison n’eurent raison de son entêtement.

 À peine un an plus tard, son père soucieux, comme tous les pères,  de l’avenir de son enfant décida de l’inscrire cette fois-ci à l'école laïque située prés de l’église portugaise, dans la rue des menuisiers. Cette école avait une très bonne réputation et était fréquentée par  la majorité des enfants des notables et des gros commerçants de Safi. Elle dispensait un enseignement moderne conforme à l’éducation nationale française du Protectorat. Sur les bancs de classes on retrouvait les enfants de grandes familles de Safi comme notamment le fils du docteur Benhima qui deviendra beaucoup d'années plus tard Ministre de l’intérieur. Vu son jeune âge,  il ne réalisait pas la chance qu’il avait, car ce temps là l’enseignement du français était plutôt réservé à une certaine élite de la population. D'autre part, la scolarité n’était pas à la portée de toutes les bourses, et les dures conditions de vie n'incitaient pas les familles à se passer d'un enfant pouvant aider le père dans un atelier, ou garder le troupeau de la famille. D'autant plus que des rumeurs circulaient dans la population,  que l'armée française recrutait dans les écoles afin de renforcer ces troupes de fantassins et de Goumiers déployés sur la frontière algérienne.

C’est ainsi, qu’il passa le plus clair de son temps à errer dans les jardins de la ville, occupant ses journées à jouer ou à courir après les oiseaux, et s’adonner à la chasse aux étourneaux et autres volatiles. Parfois il sortait de la maison familiale très tôt le matin, portant sous son bras une cage pour n’y revenir qu’à la soirée tombée. A son retour, souvent il tombait nez à nez avec son père, ce dernier, au fil du temps, en fit un rituel durant lequel il lui appliquait les pires des corrections avant de se rendre à la mosquée pour la prière. Parfois le châtiment était si long que son père se résignait à faire la prière chez lui. Les coups étaient si violents que sa mère intervenait souvent en sa faveur. Elle ne pouvait, quoique favorable à la sanction, supporter de voir les coups s'abattre sur son fils. Comme toutes les mères, elle finissait par  s’interposer finalement entre le père et l’enfant, au risque de recevoir un ou deux  coups perdus. 

Malgré tout cela, il n'en faisait qu’à sa tête et devenait de plus en plus rebelle, et c’est dans cette enfance turbulente qu’il fit la découverte de ce qui allait devenir pour lui une intarissable source de joie, d'expérience, de sécurité, de sacrifice, de peine, de colère, d'échecs, de réussite bref une compagne de plus de soixante - dix ans dans toutes les épreuves de la vie.

Afin de s’éloigner chaque jour davantage de la maison familiale pour s’adonner à son passe-temps favori qu’était la chasse aux oiseaux, il délaissât son ancien terrain de jeu et il prit l’habitude de se diriger tôt le matin vers la plage se trouvant à quelques kilomètres au  sud de la ville. Son père en particulier l'y avait déjà amené plusieurs fois durant le Ramadan précédent. Mais le jeune Mustapha avait été frustré de ne pouvoir profiter pleinement et à sa manière de tout cet espace de jeu offert,  du paysage de la mer et de sa plage.  Il avait résolu que ce jour, il rattraperait le temps perdu, pour ce faire, il se dirigeait vers la place du R’Bat, puis faisait le tour des étals des marchands de légumes, d'épices, s'attardant devant les prouesses de quelques acrobates, ou écoutant quelques minutes les boniments d'un marchand de produits miracles. En se faufilant entre une Citroën Grégoire rutilante appartenant à quelque fonctionnaire Français et une charrette à bras pleine à craquer de poteries, il empruntait ensuite la rue du souk qui sillonne la Médina,  flânant jusqu'au « Bâb Chaâba ». De là, il redescendait vers son lieu de prédilection qu’était le château de Mer.

 Celui-ci dresse sa masse imposante, tel un énorme vaisseau échoué sur la plage, en bordure de la place du R’Bat. Ce château de mer, construit jadis par les Portugais pendant leur occupation de la ville, semble encore protéger la ville, tellement il paraît menaçant. Le jeune Mustapha aimait monter jusqu’au haut des remparts et de là contempler la ville, il pouvait apercevoir au fond les hautes falaises blanches, le petit port de pêche, la Médina sur ses collines ceintes de ses vieilles murailles, et ceinturant tout ce paysage, l’océan,. Le fort portugais abritait une quantité remarquable d'oiseaux, qui à l'abri des hauteurs des remparts et des tours séculaires construisaient leur nid dans  les meurtrières et les interstices de la pierre. Il pouvait observer les mouvements incessants des hirondelles, alouettes, merles et grives. Il remarqua la témérité et l'intelligence des corbeaux qui ont préféré  cacher leur nid à l'intérieur du fût des canons de bronze qui jadis défendait la ville des razzias des pirates.

 A l'intérieur de la cour, dans le feuillage épais des figuiers ayant poussés sauvagement, il observait la vie trépidante et piaillant de centaines de fauvettes, de mésanges, de pinsons, et de moineaux. Tous devenaient muets dés qu'un rossignol venait les rejoindre sur les branches, comme si la sérénade jaillissant de son gosier noir, était l'événement qui les réunissait. Mustapha savait très bien que cette nuée d'oiseaux était attirée par l'abondance d'insectes et des petites figues, mais surtout par le calme de l'endroit leur permettant de se nourrir et nidifier en toute tranquillité. Un spectacle qui l'enchanta un jour, fut d'apercevoir une grive, à quelques mètres de lui, tenant dans son bec un escargot prélevé sur le tronc d'un figuier.  IL  constata que l'oiseau frappait de toute son énergie la carapace contre une pierre afin de la casser et en consommer le contenu. Cette observation le laissa perplexe. Parfois les oiseaux étaient tellement nombreux que tout le château ressemblait à une immense volière, à ciel ouvert, comme si un géant avait déposé cette énorme cage de pierre sur la plage.

Il constata aussi la présence de gros oiseaux rapaces, par l'observation de boulettes trouvées en contrebas des hauts donjons, elles étaient composées de poils et d'ossements, que certains rapaces comme la chouette  rejetaient par la bouche, après avoir digéré un petit rongeur. Il regretta de ne pas pouvoir approcher de leur nid, car hors de portée. Il fut frappé par le vol étrange de ces oiseaux quand le soleil commençait à décliner. Leurs battements d'ailes étaient à la fois gracieux et puissants, leurs grandes ailes déployées se mouvant lentement dans les airs comme une bouffée de fumée et dans un mystérieux silence.

Il passait d'interminables heures dans ce vase clos, admirant la générosité et la diversité de la nature,  observant les oiseaux, tentant de mieux connaître leurs habitudes, et essayant de les capturer à l'aide de pièges de sa confection.  Il avait pratiquement tout essayer, mais toujours, dans le souci de ne pas faire de mal à sa future proie, il préférait l'utilisation de la glu. Celle-ci lui avait été donnée en échange par le cordonnier prés de la maison familiale, contre un joli serin. Le cordonnier espérait par le doux chant du canari égayer son échoppe durant ses longues journées de labeur. Cette colle lui permettait de prendre des petits oiseaux comme des serins, des mésanges qu'il enfermait délicatement dans une cage.

 De retour à la maison, il aimait exhiber à ses frères et sœurs les oiseaux qu'il avait capturés. Sur la terrasse de la maison, au milieu d'une dizaine de cages et des sifflements de leurs pensionnaires à plumes, il sélectionnait les oiseaux selon la qualité de leur chant, la beauté de leur plumage. Les oiseaux ne répondant pas aux critères qu'il s'était fixés avaient l'heureuse chance d'être relâchés dans la nature. En usant d'habileté et de patience, il réussissait à prendre avec  des  graines, des figues comme appâts, et avec un piège de sa fabrication, fait d'un cadre rudimentaire en bois et d'un morceau de filet une douzaine de grives et d'étourneaux. Il ramenait fièrement à la maison ses trophées, et quand son père était présent il faisait preuve de plus de discrétion. Il offrait à sa mère d'exercer ses talents culinaires par la confection de quelques plats, en remplacement du pigeon utilisé souvent dans les recettes traditionnelles de Fès, et qui était malheureusement introuvable et hors de prix.. Malgré le succès que ces mets avaient sur la table familiale, Mustapha, de peur d'un sermon paternel, demandait souvent à sa mère de cacher la provenance du gibier, ce qu'elle faisait avec une complicité bien maternelle.

 Malgré ses huit ans, Mustapha comprenait la rancune et le mécontentement ressentis par son père pour avoir abandonné son éducation. L'oisiveté et la possession  tout de suite, à bras le corps  de la vie et ses beautés, étaient pour lui beaucoup plus fortes que l'attrait suscité   par des alignements de lettres, écrits et effacés,  à longueur de journée sur un fond noir. Finalement, était-il important pour lui de savoir écrire ou lire pour comprendre que seule la nature forge l'homme dans la vie. Pour cela, il lui suffit de percer les innombrables énigmes de la vie. Le peu qu'il avait découvert lui suffisait à conforter cette vérité, sa vérité. La grive cassant son escargot sur la pierre, et l'ingéniosité du corbeau dans son abri au fond du canon, c'était tout çà, la vraie école, l'adaptation à la vie, au monde. Pour cela, il lui fallait vivre intensément ce que la nature lui avait donné, à savoir sa jeunesse.

 

LA DÉCOUVERTE DE LA MER

Il continua à faire son apprentissage de la vie par cette occupation innocente qu'était la découverte de la nature en se rendant presque quotidiennement sur la plage, prés de la forteresse portugaise, alors que ses frères et sœurs étaient enfermés dans des classes durant plusieurs heures.

A une centaine de mètres du fort, la plage était le territoire d’autres espèces d’oiseaux, il y avait les envahissantes mouettes,  entourées de petits échassiers, des damiers ou pigeons de mers, des crabiers et bien d’autres encore dont il ignorait le nom. Son sens de l’observation lui permettait de mieux connaître certains oiseaux, il en reconnaissait la plupart à leur cri, d'autres à leur silhouette et leur envol. Il constata que beaucoup d'espèces disparaissaient à une époque coïncident avec la fin de l'hiver, pour ne réapparaître qu'au bout de cinq mois. Il avait aussi remarqué le passage en grands nombres d'oiseaux, tel un cortège aérien, ils prenaient à chaque fois la même direction, le nord dés la fin de l'hiver, le sud en automne. Il vit ainsi de grands vols de canards sauvages, de grives, des sarcelles et autres petits échassiers. Il comprit que ces oiseaux étaient à la poursuite des chaleurs printanières et de la nourriture.

Pour lui ce qui comptait le plus était de connaître leurs mœurs. Il passait de longues heures à courir sur la plage, à tenter de les attraper de ses mains, à s’ingénier à confectionner des pièges rudimentaires pour tenter de les capturer, à visiter leur nid. Chose extraordinaire pour un garçon de son âge, il ne touchait  ni aux œufs ni aux oisillons trouvés. Ce respect de la nature restera ancré en lui. Il passait de longues heures à regarder la multitude d’oiseaux arpenter la plage, à la recherche de nourriture, à retourner de leur bec les coquillages laissés par la marée basse, à se chamailler pour un crabe, un ver ou un fragment de goémon. Il appréciait ces moments de contemplation, couché sur le dos à même le sable, à admirer leur vol majestueux. Ces centaines d’oiseaux  avaient tout le ciel pour eux, ils étaient libres et semblaient se moquer du vent marin et prendre plaisir à défier sa force par leur grand vol plané.

En contemplant à longueur de journées les oiseaux, il apprit aussi à mieux connaître la mer. Il fut frappé par sa taille, ses mouvements, ses odeurs, ses humeurs trahies par les changements de couleurs, la fréquence et la densité de ses vagues. L’observation, la première fois, de sa courbure à l’horizon l’a laissé perplexe. Il se rappelle qu’il n’a jamais osé posé la question à quelqu’un pour connaître l’origine de ce phénomène, peut-être qu’il craignait de se voir répliquer «ah ! Tu aurais été à l’école, tu l’aurais appris ». Mais curieux et trop fier par nature, il garda cette question secrète pour plus tard, comme bon nombre d’autres questions restées sans réponses. Comme ce phénomène qu'il ne comprenait pas, la marée avec son flux et reflux, d'où venait cette eau, et ou elle allait. Il ne croyait pas à la théorie d'un vieux pêcheur, a qui il avait posé la question. Celui-ci lui avait répondu "Tu vois mon petit, la terre tourne autour d'elle-même. Quand en haut la mer est basse,  c'est que la mer s'est écoulé de l'autre côté, à savoir en bas où est la marée haute !".Le jeune Mustapha avait longuement cogiter cette théorie, elle ne tenait pas debout. Il se devait de savoir et il jugeait qu’il avait toute la vie pour ça. Durant les mois qui suivirent, le jeune Mustapha n’avait de cesse qu’une fois son parcours quotidien accompli à savoir la place R’Bat et son souk, le château de mer, la plage et ses oiseaux.

Sur la plage prés de la forteresse portugaise, il se lia d’amitié avec deux gamins de son âge, eux aussi ayant renoncé à poursuivre leur scolarisation. Kamal avait neuf ans, son père s’était engagé dans un bataillon de Goumiers, et d'après ses dernières nouvelles il se trouvait dans le Nord du Maroc, prés de la limite du territoire espagnol. Mohamed, quant à lui son père avait trouvé un travail comme maçon dans la construction du port de Casablanca. A l’époque, nombreuses étaient les  familles qui devaient faire de tels sacrifices pour pouvoir subvenir à leur besoin. Celles-ci se retrouvaient déchirées par l’exode du père, et l’aîné des enfants en se voyant chargé d’une part des responsabilités du père, par la force des choses, se résignait à abandonner l'instruction.

 Ensemble ils passaient leurs journées à jouer au milieu des récifs, à la recherche de crabes ou de coquillages. Parfois ils passaient de longues heures à observer les oiseaux, et à essayer de capturer de leurs mains et  par jeu des mouettes, ce qui tenait de l'impossible vu la vigilance dont faisaient preuve ces volatiles. C’était à celui qui ferait preuve de rapidité, de souplesse et d’ingéniosité. Mustapha glanait continuellement sur la plage tout objet susceptible de lui servir pour la confection de piège. Un bout de filet rejeté par la mer, des bouts de bois, et un peu de ficelle lui suffisaient pour le montage du piège. Ces camarades l'aidaient à la fabrication et à la mise en place de ces leurres, arpentant la plage, creusant des trous dans le sable, tendant soigneusement le morceau de filet, et camouflant le tout, diaboliquement, avec du sable et des tiges d’algues. Ils laissaient tous éclater leur joie quand une mouette ou un petit échassier se prenait enfin dans les mailles du filet. Mustapha veillait à ce que tous les oiseaux ainsi capturés soient relâchés, il prenait réellement du plaisir à les voir s’envoler maladroitement vers l’océan, il respectait ainsi leur liberté.

 Il se souvint que c'est à l'approche du printemps, qu'il proposa à ses amis de changer de jeu. La passion des oiseaux c'était bien, mais cela ne nourrissait pas son homme. Dans la mesure où  tous les trois passaient de longues journées sur la plage à s'éreinter pour attraper les oiseaux, pourquoi ne pas consacrer leur oisiveté  à la pêche. Ainsi pouvoir faire d'une pierre deux coups, tuer le temps et capturer un poisson susceptible d'être vendu ou au pire améliorer le repas familial. C'est ainsi, qu'armés de leur patience et de leur nouvelle passion ils se retrouvèrent chaque matin, prés du château de mer, là, posté chacun sur un rocher soigneusement choisi  ils commencèrent leur initiation à la pêche avec des cannes de leur confection, formées d’un vulgaire bambou, quelques mètres de crins et un vieil hameçon oublié par quelque vieux pêcheur. Il  n’était pas difficile non plus de trouver les asticots, il suffisait de retourner les immondices en se pinçant le nez à cause de la puanteur. 

Quant à la technique, chacun s'efforçait  d'adapter les gestes soigneusement épier de quelques vieux pêcheurs. Ils n'attrapèrent aucun poisson digne de ce nom, tous juste des petits poissons de fritures comme des rougets de roche, des sars, des petites dorades grises. Ils avaient du mal à identifier les espèces avec précision, et ils n'osaient pas montrer leur manque d'expérience en demandant à un pêcheur de les aider et surtout d'être sujet à quelques plaisanteries au sujet de leur matériel de pêche.

Avec ses deux amis, ils firent le tour des pêcheurs ayant jeté leur canne dans les voisinages, et discrètement les avaient épiés sur leur méthode de pêche, ou essayaient en engageant la conversation avec eux de soutirer des informations sur les prises, sur les appâts, bref sur tous les secrets d'une bonne pêche. Mais ils durent se résoudre au constat suivant : le pêcheur était atteint de la même infirmité que le  poisson, c'est à dire le silence. Souvent ils durent improviser, essayer telle recette d'appâts, de la mie de pain, des germes de blé, des fragments de petits mollusques, des moules découpés en lanières. Mais, souvent c'était la patience qui leur faisait défaut.

Au bout d'une quinzaine de jour, il consacra la majeure partie de son temps à taquiner le poisson de sa canne à pêche. Avec l'argent de la vente qu'il fit, presque à contrecœur, de ses cages et de ses oiseaux, il fit l'acquisition d'une belle gaule d'occasion, qu'il équipa petit à petit. Au début il se contenta d'une vielle bobine de fil en bois, comme dévidoir. Le cordonnier son ami, lui donna un épais rouleau de fil contre deux cages, ce fil de coton était identique à celui utiliser par les pêcheurs en France, fin et très  résistant. Il lui avait été procuré par un Français, passionné d'équitation, pour lui permettre de réparer efficacement  de belles bottes de cuirs. . Elle suscitait la convoitise de pas mal d'adolescents. Mais Mustapha avait appris à briser leur élan de conquête, quitte à utiliser quelques pierres soigneusement sélectionnées selon le poids, la forme et les angles qu'elles présentaient. Parfois à cour de munitions ou d'inspiration pugiliste, il préférait changer de sport et dételait en courant vers l'abri de son domicile. L'essentiel était d'avoir sauver le butin qui lui permettait de s'adonner à sa passion tout en lui permettant un certain apprentissage de ce milieu gravitant autour de la mer.

C'est ainsi que, le jour où il attrapa son premier poisson,  la joie fut indescriptible tellement l'événement était attendu depuis bien longtemps. Certes le poisson remonté n’était pas gros, à peine deux kilo, mais il s'est montré si combatif  qu’il faillit  briser la ligne. Mustapha fut surpris par la force de ce poisson, il remarqua les réflexes de sa prise qui s'opposait à la traction de la ligne par de violentes cambrures du corps, et  le fait que le poisson tentait de présenter son corps latéralement afin de mieux avoir de prise dans l'eau. Il a été obligé de se servir de toutes ses forces pour tirer de l’eau sa proie, ses deux amis le tenant par la taille pour qu’il ne tombât pas à l’eau. Éveillé qu’il était, le jeune Mustapha sentit l’admiration et la joie partagée de ses amis quand il se saisit du poisson. Mohamed s'enquit de l'espèce du poisson, il fit face à un mur de silence. En effet, personne ne répondit. Ils se trouvèrent embêtés devant leur ignorance.

Mais pour Mustapha, cela n'avait pas son importance dans l'immédiat, le poisson luisant, encore frétillant sur le récif,  paraissait bien appétissant. Brandissant le poisson à bout de bras, il les invita généreusement à le suivre sur la plage, là  il leur ordonna de ramasser quelques bouts de bois et brindilles pour allumer un feu. Une demi-heure plus tard ils formèrent un cercle autour d’un brasier au-dessus duquel ils déposèrent le poisson qu’ils avaient vidé et lavé à l’eau de mer. Avant même que le poisson soit entièrement cuit, ils dévorèrent en riant ce que la nature leur avait offert. Tout en mangeant, ils commentaient à grands renforts de gestes et de rires les exploits de Mustapha, le complimentant sur son adresse et sa force, mais celui-ci leur cachait que le fil de sa canne en était la principale raison. Pour lui, le fait de manger ce qu’il avait pêché pour la première fois fut un délicieux moment.

Une fois repus, ils s’allongèrent sur le sable pour une sieste bien méritée. Il se souvient qu’avant d’être emporté par le sommeil de s’être retourner pour mieux jeter un dernier regard en direction de la mer, plus particulièrement vers la ligne courbe de l’horizon. Décidément cette mer est à la fois  pleine d’énigmes et de générosité, mais qu’importe un jour il saura, il avait tout le temps.

Durant plusieurs mois ils s'adonnèrent ensemble à la pêche prés de leur coin, le château de mer, jusqu'au jour la petite bande se sépara. Kamal avait été appelé par un oncle restaurateur à Agadir, et plus tard Mohamed qui lui dû rejoindre, avec toute sa famille, son père à Casablanca. Ce fut un triste événement pour le jeune Mustapha, lui qui s'était habitué à partager à la fois son espace, son temps, et surtout ses plaisirs de découvrir et mettre en pratique toute idée germant dans l'esprit d'un enfant de cet âge.

 Il se remémora toutes les parties de pêches qu'ils avaient faites  ensemble, leurs découvertes  parmi les rochers et les petites mares que laissait la mer en se retirant. La faune et la flore qu'ils découvraient les émerveillaient par leur abondance, leur diversité. En effet, quand les dernières vagues, à marée basse; léchaient la plage, ils se précipitaient vers les creux  naturels de la plage pour attraper de leur main des petits crabes, des crevettes de roche, des bernard-l'ermite empêtrées dans leur coquille d'emprunt, des oursins, des moules, des petits poissons dont ils se servaient pour appâter leurs lignes. Ensembles ils avaient appris les rudiments de la pêche tout en jouant parmi les récifs.

Il revit défiler les images de ce jour où, ils eurent l'agréable surprise de trouver à l'intérieur de ces poches d'eau que laissait la mer,  une belle pièce de dorade grise encore vivante, celle-ci devait s'être laissée surprendre par le retrait de la mer. Ils sortirent avec précaution le poisson de l'eau, ils l'admirèrent pendant un court instant qui sembla une éternité, faire d'incroyables soubresauts comme pour s'arracher du sable de la plage et regagner la mer, ils observèrent l'agonie du poisson, en silence, mimant presque le poisson, ouvrant régulièrement la bouche, ouvrant les branchies, semblant les regarder de ses gros yeux en formes de hublot et les supplier de l'aider.  Rapidement, sans un mot, Mustapha attrapa délicatement le poisson, et couru à toutes jambes vers les vagues. Il pénétra dans la mer jusqu'à la taille, ses amis le virent se pencher pour déposer dans l'eau le poisson. Il revint vers eux jovial, car il était heureux et fier de son acte. Ses amis se regardèrent en silence, comme si ce geste leur paraissait stupide, déplacé, insensé.

 Mustapha, leur dit simplement "la pêche ce n'est pas ça !" Il ne voulait pas leur dire qu'il s'était reconnu en ce poisson. D'ailleurs, il aurait eu du mal à leur expliquer ce qu'il avait réellement ressenti. Ce qu'il savait, c'est que parfois, lui aussi étouffait quand il n'avait pas sa liberté, quand il n'était pas dans son milieu. Cette oppression, il l'avait connu déjà à plusieurs reprises, assis en tailleur, devant le redoutable Fkhir ou le jour d'une impossible récitation à l'école.

Son premier jour de solitude sur la plage lui permit de rêvasser à  ce changement qui lui permettrait, à lui aussi, de découvrir de nouveaux horizons, de sortir de ce cocon qu'il avait fini par tisser autour de lui. Au bout d'une bonne heure de réflexion, ayant trouvé un épanouissement favorable dans l'atmosphère marine, il décida de remonter vers la maison familiale, en changeant  son circuit habituel. Il se dirigea le long de la plage, en marchant droit devant lui, vers le port. Il se surprit en train de sourire, au fur et à mesure qu'il avançait, il avait l'impression que sur sa gauche, légèrement en retrait, son amie, la mer, faisait route avec lui.