1937 MOUSSE 

 

LA DÉCOUVERTE DU BATEAU DE PÊCHE

Le premier Mardi du mois de mai 1931, Mustapha gardera en sa mémoire ce jour si attendu. En effet, il avait réussi à embarquer grâce à la complicité du vieux Lahcen. Ce dernier avait servi la veille un repas à un marin venant de débarquer au port de Safi. Il faisait partie de l'équipage d'un sardinier venant tout droit de Bretagne, en cabotant d'un port à l'autre. D'après le marin, qui paraissait être en manque de conversation après son périple en mer, le bateau avait été envoyé de Casablanca afin d'assurer l'approvisionnement d'une des conserveries françaises de Safi. Une partie des marins avait été recrutée dans le port de Mazagan, seul le mécanicien et le raïss était de Casablanca. 

Le marin tout en mangeant un délicieux ragoût de congre, demanda au Père Lahcen si celui ne connaissait pas un adolescent qui aimerait travailler pendant la campagne de pêche. Le vieux lui avait dit qu'il avait justement le gars qu'il fallait, que c'était un gamin travailleur malgré son air chétif, il ne paraissait pas ses treize ans, mais qu'il avait déjà travaillé à bord d'un bateau. Mustapha en apprenant le soir même la nouvelle ne cacha pas sa joie, mais celle ci se dissipa très vite. En effet, il n'avait pas l'âge réglementaire, il n'avait même pas dix ans. Le père Lahcen le rassura "Écoutes ! Parfois il faut oser ! D'ailleurs tu es costaud pour ton âge, a treize ans je n'avais ni la taille de tes épaules, ni ta vivacité d'esprit ! Et fais-moi confiance, j'ai parlé au gars de Mazagan, Driss, où plutôt c'est lui qui m'a parlé, tellement il cause. Bref, il t’aidera à faire ta place ! 

C'est ainsi que ce Mardi là, à cinq heures du matin, le jeune Mustapha se retrouva au pied du " Bonitoire". Durant une bonne partie de la nuit, il avait répéter le nom du bateau "LE Bonitoire", comme une incantation, il ne voulait oublier le nom du bateau devant lequel il devait rencontrer Driss. Dés trois heures du matin, il s'était levé pour s'habiller sans un bruit et quitter la maison, avant de refermer la porte il se ravisa, et partit enfiler une vieille veste qu'il n'a porté qu'une fois lors de sa rentrée à l'école, par-dessus il remit la djellaba de laine. Certes le froid de l'aube printanière était vif, mais Mustapha s'était vêtu de la sorte pour une autre raison. D'ici quelques minutes son père allait se réveiller pour faire ses ablutions. 

Le gardien du pâté de maison fut surpris de le voir si matinal. "Bonjour gamin !Où vas-tu à cette heure! Ne me dis pas que tu vas toi aussi travailler à l'usine des Européens ! Après les hommes, les femmes maintenant ils tuent à la tâche même les enfants ! Mon Dieu où va-t-on ? Mustapha savait où il allait. Mais ce qu'il ne savait pas c'est que cette heure, l'heure où même les démons vont se coucher, serait celle qui comme un rituel, fixerait ses rendez-vous avec la vie de la mer. Durant toutes les années qui suivirent il ne faillira jamais à la règle. "Le Bonitoire" n'était pas difficile à reconnaître aux milieux des autres embarcations malgré la faible clarté de l'aube. Il était comme lui avait décrit le père Lahcen

C'était un magnifique coltre de douze mètres à la coque rouge ceinturée d'une large bande blanche. La cabine en bois vernis et munie d'une large baie vitré, trônant en arrière sur pont était ce qui à première vue le différenciait des autres bateaux à habituellement présents dans le port. En effet la plupart des embarcations motorisées mouillant dans le port de pêche avaient une timonerie à ciel ouvert, et dont la seule protection des ardeurs du soleil et des rares mais violentes averses était une simple toile était tendu au-dessus du poste. Seul les deux sardiniers affectés récemment aux conserveries portugaises avaient une cabine aménagée dans la cale, et dont le sommet dépassait à peine d'un mètre du niveau du pont. Derrière la cabine, deux petites barques fraîchement peintes étaient calées contre les bords de la poupe. Au-dessus de la cabine, Mustapha remarqua une plaque ovale en cuivre sur laquelle était gravée une ancre entourée de deux signes énigmatiques. Il reconnut les couleurs du drapeau français sur une plaque en bois peint, bien mise en évidence et solidement clouée sur le toit de la cabine. Le bateau était en bois, et de nombreux ouvrages métalliques lui conféraient une apparence de grande solidité. 

L'œil avisé du garçon remarqua les deux rangées de lames en acier cintrées dont étaient cerclé la coque, une véritable armure pour affronter les coups de boutoirs d'aciers de la mer. Même l'étrave était protéger par une épaisse pièce métallique munie d'un orifice dans lequel un anneau d'acier était serti. Le mat principal, d'une hauteur de sept mètres, se dressait à l'opposé de la cabine, il supportait tout un enchevêtrement de filins et une voile enroulée, certains de ces cordages rejoignaient un mat plus petit, installé derrière la cabine. 

Mustapha interrompit sa contemplation, une voix étrangère l'interpellait de son prénom. Il se retourna pour apercevoir venir vers lui, quatre hommes emmitouflés dans leurs épaisses djellabas de laines écrues. Le plus petit des quatre lui dit "Bonjour ! Tu es à l'heure, c'est déjà une bonne chose. " Après avoir toisé du regard le garçon, il ajouta " Le vieux Lahcen, m'a parler de toi. Vraiment à écouter le vieux Lahcen, je m'attendais à trouver un nain ? il éclata de rire, entraînant le fou rire général. Même Mustapha riait de bon cœur, le coup de la veste avait marché, il sentit que c'était gagné pour lui. 

Driss, le bavard se présenta en premier, puis le prit par la main et lui présenta le mécanicien "C'est M'Barek, le roi de la mécanique dans Casablanca, aussi noir que le cambouis dans lequel il nage, mais au cœur blanc comme ses dents!" Lui, c'est Omar et son cousin Miloud, deux bons pêcheurs de Mazagan, comme moi. J'espère que l'on va bien travailler ensemble" Mustapha s'enquit du raïss, il avait hâte de passer l'épreuve du premier contact avec le "seul maître à bord". Ces marins n'ont jusqu'à présent pas fait allusion à son âge, mais en sera-t-il de même avec le "raïss".. Driss lui apprit que le raïss serait absent quatre jours, il était parti chercher deux ou trois autres gars. Mustapha fut à la fois soulagé et agacé par cette nouvelle. M'Barek proposa au groupe d'aller déjeuner, le froid commençait à se faire sentir, la brume humide et pénétrante de cette aube printanière venant de la mer commençait à envahir la ville. Driss leur indiqua un petit café qu'il avait repérer en venant. 

C'est ainsi, qu'ils se dirigèrent tous les cinq vers la sortie du port de pêche, en silence afin de ne pas aspirer l'air trop frais du matin. Il était cinq heures et demie du matin et la petite ville de Safi commençait à revivre une autre journée au rythme de la sardine. Quatre jours passèrent avant le retour du raïss. Mustapha s'était familiariser avec son nouveau poste de moussaillon. Les quatre marins appréciaient sa spontanéité, et son courage au labeur. Dés le premier jour, il s'attela au nettoyage du bateau de la cale jusqu'au pont, seule la cabine ne put être balayée et nettoyée. Le raïss en avait fermé la porte. 

Dans la cale éclairée uniquement par un filet de lumière passant par l'écoutille ouverte, et où régnait une légère odeur de bitume mêlée à celle de la vieille saumure il fut intrigué non seulement par le volume important du compartiment affecté au poisson, mais aussi par la présence de trois énormes barils de bois, soigneusement liés au "pied de mat", contre eux étaient amoncelés des filets recouverts d'une bâche. Mustapha palpa un coin du filet, il était fait d'un fil solide, certainement du coton. Il remarque qu'il y avait trois sortes de filets, la taille des mailles était différente. Driss qui descendait dans la cale, un seau d'eau à la main, remarqua sa curiosité et lui dit " Ça c'est le matériel de pêche que les Français ont envoyé avec le bateau. Ces tonneaux sont pleins d'œufs de bacalao, la morue, les Portugais raffolent de ce poisson. Le secret pour remplir de sardines cent cales comme celle-ci." 

Mustapha remercia Dieu de l'avoir fait rencontrer ce marin bavard. Il réfléchissait déjà sur les moyens de mieux mettre à profit le défaut de Driss pour lui soutirer de précieuse information. Il n'oublierait jamais l'enseignement du père Lahcen et de sa pelote miraculeuse. Après avoir fini de briquer la cale, il remonta sur le pont M'Barek le mécanicien en riant fit remarqué à Mustapha qu'il avait de la peinture bleu sur le visage. Driss qui remontait derrière lui lança " Tu as certainement touché les filets, c'est de la teinture." Étonné Mustapha regarda songeur ses mains. 

Le jour suivant, Mustapha eu l'occasion de montrer aux marins ses talents de pêcheur. Tôt le matin il partit au pied des falaises au nord de la ville, sur les rochers martelés par les vagues, muni de sa canne à pêche et de son panier. Vers neuf heures du matin, il revint sur le bateau tout essoufflé, son panier plein à craquer. Il avait réussi grâce à la pelote à prendre quatre gros sars, deux loups et un magnifique marbré. A la vue des beaux poissons, arqués par leur dernier soubresaut, figeant ainsi toute leur vigueur et fraîcheur dans la lutte pour la vie, les quatre marins, formant un cercle sur le pont du bateau, restèrent muets. 

Omar et son cousin Miloud prirent la canne, et inspectèrent la monture. Omar observait le fil, et Miloud tenait un des hameçons entre le pouce et l'index et l'observait comme s'il s'agissait d'un louis d'or. "Qui t'a préparé cette ligne ?" Demanda Miloud. Mustapha répondit "Moi. J'ai vu comment le père Lahcen avait fait. Alors j'ai eu l'idée de monter un autre hameçon un plus haut, comme cela je peux faire des doublées. J'ai remarqué que mon fil était assez résistant, et j'ai une bonne canne. Je ne la laisse jamais au soleil longtemps, et parfois je l'entoure de vieux journaux trempés pour lui rendre sa souplesse" . 

Les quatre compères se regardèrent perplexes silencieusement. Omar demanda "T'as déjà travailler avec des Espagnols ou des Français ?" Mustapha répondit en riant" Non ! Pourquoi ?" Driss qui d'habitude ne se privait pas de la parole, la prit enfin "Tu as mis combien de temps pour prendre cette fortune ?" Mustapha répondit "J'étais sur place à six heures du matin, une heure pour revenir, heu ça fait combien ?" M'Barek répliqua " Deux heures !". Tu sais gamin tu iras loin.! Ton poisson vient juste de sortir de l'eau et il parle pour toi ". Mustapha leva les yeux vers M'Barek et l'entendit crier, "Omar, nettoie le poisson, Driss va acheter les légumes et les épices, Miloud tu feras la cuisine et moi, je m'occupe du thé, de vaisselle, et de l'ambiance. Aujourd'hui ! Mousse Mustapha est notre raïss". Driss lui demanda la nature de l'appât qu'il avait employé. Mustapha tarda avant de répondre "Oh ! Des filets de sardine. " Il ne voulait pas dévoiler entièrement son secret à Driss, il était trop bavard. Il s'était permis ce demi-mensonge, il n'avait fait que perfectionner l'astuce du Père Lahcen. Pour cela, il avait utilisé un deuxième trident, confectionné exactement comme l'avait fait le père Lahcen, non sans mal, il l'avait monté à une vingtaine de centimètres au-dessus du premier hameçon supportant la pelote. Il y avait accroché un lambeau de chair de sardine. 

M'Barek lança à Driss " Eh ! Je crois que Mustapha t'a fait un superbe cadeau aujourd'hui, tu vas avoir de quoi parler pendant longtemps". Driss agacé ne trouvant rien à redire, enleva son bonnet de laine et encore pensif se gratta la tête. Ces trois compagnons éclatèrent de rire, ils furent rejoint dans cette hilarité par Mustapha, heureux de se sentir accepté et reconnu et même par Driss le Bavard. Au fur et à mesure qu'il riait, le brave M'Barek, riait davantage, de sa voix rauque. Mustapha se souvint avoir reconnu en lui le jovial tirailleur sénégalais de la réclame qu'il avait vu dans l'épicerie du vieux Jacob, prés de la place R'Bat. Le repas délicieux préparé collectivement, tâche où excellent les hommes éloignés de leur famille, fut pris assis sur une natte déroulée sur le pont. 

La journée s'écoula ainsi sur le pont, à l'abri de la petite voile que Driss avait déployé en guise de parasol, et devant une théière intarissable, entre les rires et les conversations, dans un sentiment de joie partagé. Une image qui restera gravée à jamais parmi les bons souvenirs de la vie, cette fin de soirée sur un cotre, dans le port de Safi, en compagnie de nouveaux mais bons amis. Ces gens de la mer étaient simples et authentiques, comme si le travail sur l'océan les avait forgés sous le même feu. Les hommes étaient différents, avec leur tempérament, leur qualité, leur défaut, mais les sentiments humains, au travers de cette communion autour d'un verre de thé, en parlant de tout et de rien, les liaient comme la fusion lie l'or au plomb. Là encore, cette alchimie mystérieuse était présente, et attractive tel l'aimant. Plusieurs fois Mustapha se disait qu'il était temps de rentrée, mais il s'attardait à chaque fois pour suivre la conversation avec intérêt et enthousiasme comme l'élève dans sa matière favorite.

 Il ne voulait pas perdre une seule bribe, car pour lui c'était ça l'école, la vie au quotidien, pratique et simple. Il avait besoin de choses vécues, concrètes, palpables et non de la théorie avec ses supports rigides qu'étaient l'écriture et la lecture. Peut-être par paresse, par facilité ou par ses facultés de saisir et de retenir qu'il s'était adapté à cette transmission du savoir par l'oral. Le meilleur de l'enseignement ne nous a-t-il pas été transmis oralement par nos ancêtres ? De telles conversations lui permettaient de d'avoir des notions d'histoire, de géographie, mais surtout de connaître la vie de la mer, ses plaisirs, ses dangers, ses mystères et ses légendes. Driss racontait la mésaventure qu'il a connu avec une jeune fille des environs de Mazagan, qu'il s'était juré d'épouser, mais les parents en apprenant que le prétendant était un pêcheur se refusèrent à lui fiancer. 

Les peurs du lendemain, et la particularité de ce métier son ingratitude comme si le marin était condamné à cette malédiction millénaire, la précarité. A entendre Driss et même ses amis le travail de la mer était sources parfois de beaucoup de gain, mais c'était aléatoire, parfois une bonne pêche et après une longue période de vache maigre. Seul M'Barek se disait satisfait de ce métier, quand il ne navigue pas il travaille dans son petit atelier de mécanique qu'il partageait avec son beau-frère, prés de Bâb El Marrakech. Avec l'afflux des Européens, ils commençaient à avoir une clientèle. Il répare un bicyclette, une Citroën, un vieux moteur "Abeille" d'une pinasse., tout leur était bon et les aidait à faire quelques économies. Avec son double métier, M'Barek espérait acheter un autre local plus grand, car avec l'augmentation du trafic portuaire, les camions devenaient de plus en plus nombreux, alors il lui faudrait de la place. Il serait rester des heures assis en plein air, ballotté par les remous de la marée montante, à écouter ces gars bâtir leur espoir et leur avenir au gré du bon vouloir de la mer. Mustapha croyait dur comme faire qu'il pourrait un jour, encore une fois, forcé les choses. 

Il était déjà tard, Mustapha devait rejoindre la maison familiale. En partant M'Barek lui dit que demain il entreprendrait le nettoyage du moteur, et qu'il aurait besoin de lui. Mustapha, enthousiasmé par l'idée de découvrir autre chose, promit de venir très tôt. Ils s'étaient retrouver dés sept heure du matin sur le pont du "Bonitoire". M'Barek s'était couché à la belle étoile, sous une épaisse toile cirée. Après avoir bu un verre de thé et mangé un bout de pain arrosé d'une huile d'olive délicieuse, ils descendirent dans la cale. 

Le temps de s'habituer à la pénombre il aperçut Omar, Miloud et Driss allongés sur les filets bleus qu'il avait aperçut le premier jour, prés des barils. M'Barek s'approcha de la paillasse, et tira la toile "Eh ! Les gars debout ! Vous avez oublier que le raïss vient aujourd'hui! Vous le connaissez. Il a horreur que l'on utilise ses filets pour autres choses que la pêche. Ces français vont finir par le rendre fou avec leurs idées sur le poisson et la pêche."

 Mustapha avait ouvert les oreilles à ce monologue, il se devait d'en savoir plus long sur ces Français, là encore il pensa à Driss. M'Barek s'était dirigé au fond de la cale, en dessous de la cabine, il alluma minutieusement une lampe à pétrole suspendu à une solive. Mustapha apercevait maintenant un coffre en bois devant lui, d'ou émergeait un tube en fer de gros diamètre. M'Barek desserra à l'aide d'une pince deux écrous maintenant un lourd couvercle. Après avoir désolidariser le tuyau du couvercle, il releva celui et le confia à Mustapha. Celui-ci se cala fortement contre la paroi de la coque, pendant que le mécanicien se mit à plat ventre pour plonger sa main vers le fond du petit espace. Mustapha aperçut le moteur. M'Barek exprima sa satisfaction quand il constat que le petit local était sec. Il craignait toujours pour cette partie du bateau, non pas qu'elle renfermait son outil de travail, mais tout simplement qu'il craignait pour sa vie, et celles de ses amis de labeur. 

Il expliqua à Mustapha que les risques de fuite étaient beaucoup plus grands à cause de l'arbre de l'hélice qui ressortait prés de la ligne de flottaison. Tout comme l'étanchéité du palier qu'il devait contrôler plusieurs fois par jour, et qu'il fallait savoir entretenir, et réparé en cas de problème, il avait pour tâche d'assurer la vie du moteur. Il devait être capable de le démarrer par n'importe quel moyen et par n'importe quel temps. C'est l'hiver qu'il connaissait le plus de difficulté pour le faire tourne, à cause de l'humidité. Le mécanicien parlait au fur et à mesure qu'il dévissait, essuyait, et revissait des pièces de formes et de tailles différentes. Mais Mustapha ne s'ennuyait pas, il tentait de synchroniser les paroles du mécanicien avec les actions et les pièces qu'il manipulait. M'Barek se plaignait de la qualité de l'essence qui était commercialisé depuis quelque temps. Elle était trop grasse, et encrassait tout le moteur. 

D'après M'Barek ce moteur "Abeille" que Mustapha nommera "A;B" durant toute sa vie, était assez puissant pour les eaux marocaines, il faisait prés de trente chevaux. En Bretagne, où a été construit le bateau, sa faible puissance ne lui permettait pas n'importe qu'elle pêche. Les Français de la conserverie, avaient décidé de les envoyer dans les mers plus calmes du Maroc. M'Barek demanda à Mustapha de lui passer un pot de graisse. Celui-ci lui rapprocha de la pointe du pied, tant l'endroit était exigu. M'Barek lui montra son index imprégnée de graisse "Tu vois petit ! Nous les marocains nous avons nos marabouts, nos sorcières, nos préparations pour conjurer le mauvais sort, les Français, eux ils ont la graisse." Après un rire caverneux, il ajouta" C'est un Marseillais à qui j'ai réparer l'essieu de sa Panhard, qui m'a dis ça. Vaut mieux prévenir que guérir, rappelles-toi de ça gamin !". A ce moment là on entendit la voix de Driss "Eh ! Mustapha monte le Raïss El Mahjoub veut te voir ! " 

Pendant un très court instant Mustapha sentit quelque chose au creux de l'estomac qui lui rappela une nuit agitée en mer.

 

DÉCOUVERTE DE LA PÊCHE

Le Raïs El Mahjoub était de la même trempe que la plupart des raïs que Mustapha croiserait au cours de sa vie. Des hommes renfermés sur eux-mêmes, comme si leur fonction leur faisait porter le fardeau de toute la terre, et les obligeaient à ce jeu de rôle que Mustapha perçut dés son premier contact avec le Raïss. Ces gens étaient austères mais avaient bons cœurs, comme s'il s'interdisait de montrer leur vraie émotion. Ils restent de glace, imperturbable dans leur pensée. C'est l'effet que Mustapha avait eu. 

Il n'a à aucun moment laissé percevoir ce que Mustapha craignait le plus, une réaction à le voir trop jeune pour prétendre être mousse. Le Raïss tout en roulant et déroulant un chapelet autour de son index, le dévisageait et regardait ses mains et ses joues pleins de cambouis, et fini par dire "Mustapha ! Tes amis m'ont parlé de toi, surtout Driss qui m'a dit que tu as déjà naviguer, ce dont je doute. Mais je crois que tu as envie d'en découdre avec la vie. Si la mer te laisse cette chance, tu ne va pas chaumer moussaillon". Mustapha sentit une main s'abattre sur son épaule, mais cette fois c'était celle de M'Barek qui remontait de la cale "Le raïss a fait un bon choix, c'est le premier qui ne laisse pas la trappe du moteur m'écraser la main" Quatre jours se sont écoulés depuis que Mustapha est devenu mousse sur le "Bonitoire". Il s'était accoutumé à la vie à bord, et tout l'équipage l'avait adopté facilement. Ils l'avaient facilement intégré parmi eux dans leurs longues heures de travail. Mustapha se rappela que le premier jour que le "Bonitoire" avait appareillé il a été frappé par la façon que ces gens de la mer travaillaient, chacun s'appliquait à ses diverses tâches, sans nulle précipitation comme si chaque action avait été mille et une fois concertée et répétée. 

Le Raïss au grand étonnement du moussaillon intervenait que très rarement, par un ordre bref en direction de l'équipage. Il avait remarqué que le raïs jetait constamment un regard vers le ciel, en direction de la mer et de la côte. Il le surprit entrain d'observer un vol de deux mouettes effectuant un formidable vol plané, porté par le vent marin. Ensuite, il vit le raïs prendre dans sa cabine un grand registre noir et y noter quelque chose. Un quart d'heure après, il lança un appel à M'Barek qui se trouvait dans la cale. Aussitôt, Mustapha reconnu les lancées vaines du moteur, accompagnées d'un lourd panache de fumée noire. M'Barek ne réussit à démarrer le moteur qu'au bout de la troisième reprise, ses jurons parvenaient jusque sur le pont. Mustapha s'était choisi un coin d'où il pourrait assister aux manœuvres sur le bateau sans gêner les huit marins. 

Assis au creux de l'une des annexes, il  entendit le vrombissement du moteur, aussitôt suivi par un panache de fumée noire. Dés que le moteur tourna à son régime normal, il perçut le cliquetis du clapet coiffant le tuyau d'où s'échappait maintenant la fumée plus claire par bouffées successives. Le marin resté à terre pour détacher l'amarre retenant le bateau au quai, remonta lestement sur le pont. Le Raïss dans sa cabine manœuvra la barre, et le bateau s'éloigna très lentement du quai en décrivant une courbe dans le bassin dégagé des ses embarcations hétéroclites. Pratiquement tous les pêcheurs avaient déjà quitter le port à bord de leurs frêles embarcations. Nombreux ceux qui utilisaient les rames jusqu'à leur sortie du bassin, car malgré les voiles, elles n'avaient pas suffisamment de vitesse pour contrée la force des vagues et des vents contraires. Certaines équipes de pêcheurs utilisaient l'une de leurs embarcations motorisées pour tracter tout un chapelet de barques diminuant ainsi les peines de leurs collègues. 

Mustapha regardait la terre s'éloignait. Il respira profondément comme s'il changer d'air une fois pour toutes. Il en avait tellement rêvé de ce jour. Driss était à ses côtés, et bizarrement il ne disait mot, il en était de même pour les autres marins. Tous semblaient être là et nulle part, les yeux vitreux, semblant fuir mutuellement le regard de l'autre. Comme si le charme du départ les avait aussi subjugués ! . Mustapha sentit à ce moment là une grande solitude, tant l'atmosphère était grave alors que lui bouillait d'envie d'éclater de joie ce grand jour. Il avait, déjà, ressenti une fois la même sensation de recueillement, c'était lors d'un enterrement. Il comprit que ces braves gars faisaient leurs adieux. Chacun avait une pensée envers une famille, des êtres chers, une maison, une terre. Il comprendra plus tard, quand il se sera bien imbibé de tout l'esprit qui est propre à cette communauté de marins, que l'homme devient malgré lui humble devant l'océan et ses humeurs. 

Ce sont les moments forts de ce combat continuel qui soudent davantage les gens de la mer entre eux. Au bout de quelques minutes, l'ensemble de l'équipage semblait revenir de cet isolement dans lequel il était plongé. Un à un, les hommes reprenaient leur activité au rythme des saccades du moteur. Ils préparaient déjà leur matériel de pêche, certains enroulaient les filins et les mettaient en place de part et d'autres du pont, d'autres repliaient soigneusement les filets, après avoir ravaudé quelques mailles. D'autres liaient les rebords des filets à une corde qui ressemblait à une grosse mèche, sur laquelle étaient accrochés de petits flotteurs en liège. 

Le coltre se dirigeait lentement vers le large, il partait en ligne droite, allant à l'encontre des vagues. Mustapha en se retournant regardait le paysage que lui offrait sa ville natale en miniature. Il vit les quartiers accrochés aux flancs des collines devenir de plus en plus petits, au fur et à mesure de la progression du bateau, jusqu'à ne plus être que des vagues tâches claires. Le jeune mousse aperçut son Ksar-El Bahar, il paraissait beaucoup plus redoutable vue de la mer, avec ses récifs noirs contre lesquels venaient s'écraser les vagues. A sa gauche, le port ouvrait son anse à la mer, comme pour l'accueillir. Les falaises claires délimitaient le paysage qui s'offrait à ses yeux. 

En se retournant vers la proue, il remarqua le regard amusé des marins. Ils semblaient l'observer tout en travaillant. Mustapha sauta lestement sur le pont pour se diriger vers la proue. En passant devant Miloud, celui-ci lui demanda si tout allait bien. Mustapha à entendre l'un des pêcheurs d'Essaouira pouffer de rire réalisa pourquoi les marins le scrutaient des yeux. Ils s'attendaient à le voir souffrir du mal de mer. Mustapha avait déjà fait ses épreuves avec ce mal sournois. Il avait déjà senti ce malaise, mais sa joie l'aida à surpasser ce petit problème.. Nullement vexé, il se dirigea d'un pas leste, vers l'avant du bateau, en dépit des bonds que faisait le bateau quand il passait sur les vagues. Appuyé sur le bastingage, il regardait le jeu de l'eau déchirée par l'étrave du bateau, comme la terre sous le soc d'une charrue. Le sillon éphémère se fondait dans la masse liquide de l'océan. De temps en temps une vague surgissait, et s'écrasait mollement sur la coque du bateau. Le moussaillon passait d'un bord à l'autre du bateau, observant l'eau noire qui défilait sous ses yeux, tentant d'apercevoir un poisson ou toute autre créature marine. Mais, il ne vit rien. Subitement le moteur se tut. 

Le cotre filait en se dandinant vers le large, Mustapha ne percevait plus que les grincements de la coque en bois, les clapotis des vagues et quelques cris de mouettes escortant l'embarcation. Le raïss ordonna à deux hommes de larguer les voiles. Aussitôt deux marins libérèrent une à une, deux petites voiles. La grande voile ne fut pas déployée. Les voiles triangulaires en s'abattant tel un lourd rideau, gonflèrent soudainement, avec un claquement sec. Mustapha senti la prise de vitesse subite du cotre. Driss lui recommanda de ne pas bouger de sa place, car apparemment le raïs allait tirer de bord c'est à dire qu'il allait manœuvrer le bateau en faisant des zigzags afin de profiter du vent contraire. Mustapha hocha de la tête, malgré le bruit des voiles et des vagues sur la coque du bateau il avait bien entendu les explications de Driss. Il apercevait les deux marins tendre les voiles à l'aide de poulies et de filins. Maintenant le Raïss présenta le bateau à un angle de 45° par rapport à la direction du vent. Le cotre avait pris de la vitesse maintenant grâce à la mystérieuse manœuvre contre les vents. M'Barek le mécanicien vint prés de lui. Il lui montra quelques tâches blanches de dessinant à l'horizon, d'après lui il s'agissait des chaloupes des pêcheurs sortis plus tôt. Dans quelques minutes ils seraient à leur hauteur. Le raïss maintenait la route vers le large, tout en se déjouant des vents en faisant décrire à l'embarcation une série de lacets. Derrière, la côte n'était plus qu'une fine bande difforme et floue séparant le ciel de la mer, tout avait disparu, le port, la plage, la ville, seules les falaises claires en rappelait la présence.

 Maintenant, il apercevait nettement la multitude de petites embarcations semblant s'être donné rendez-vous pour ce moussem de la mer. Le bateau passa à une centaine de mètre d'un groupe de barques. Dans la barque la plus proche, six marins assis deux par deux ramaient vigoureusement, tandis qu'un autres debout à l'arrière laissaient mouiller un long filet. Toutes les autres embarcations avoisinantes semblaient se livrer à la même opération. Ces dizaines et dizaines d'embarcations venaient dés le petit jour, moissonnés ainsi la sardine. Le raïss sortit de sa cabine après avoir calée la barre en direction de la haute mer. Il observa longuement l'eau, sans omettre de jeter de temps en temps un œil vers le ciel, les oiseaux, et l'horizon. Il resta pensif regardant la nuée de bateaux sur cette portion de la mer. Le cotre se trouvait à six kilomètres de la terre, et légèrement au sud du port de Safi. Le raïss laissa pendant quelques minutes le bateau s'éloigner davantage de cette armada de pêcheurs, et bifurqua ensuite plus au sud. La mer était très calme et le vent avait tourner, poussant le bateau. Le raïs ordonna le largage de la grande voile. Dés que la grande voile carrée fut déployée, le bateau sembla s'envoler sur l'eau. 

M'Barek et Mustapha durent s'agripper aux cordages à causes des secousses. Les autres marins avaient maintenant fini la préparation du matériel de pêche et se reposaient sur le pont, égrenant le temps en paroles et rires. Seul Driss et un autre pêcheur s'affairaient encore. Ils avaient remonter de la cale des baquets en bois, dans lesquels Mustapha les vit y répartirent un sac de farine. Mustapha s'était déjà approché de Driss qui les manches retroussés la délayait avec de l'eau de mer. L'autre marin revint avec un baquet contenant une épaisse pâte jaunâtre et granuleuse. Driss lui dit que c'était la rogue, l'appât miracle dont il avait aperçut les barils dans la cale. Il en déposa une miette dans la main de Mustapha. Celui-ci fut surpris par la forte odeur de vielle saumure et par la consistance de ces œufs de poisson. Driss lui dit que ces œufs de morue devaient être mélangés à de la farine de tourteaux ou du son pour plus d'efficacité. 

Le mousse retroussa lui aussi les manches et mit littéralement les mains à la pâte en aidant Driss à la préparation de cette mixture. Le capitaine le voyant faire passa la tête par la porte de la cabine et cria vers Driss "Eh ! Driss ! Veilles bien à ce que la rogue soit bien homogène !" Aux bouts de quelques minutes la pâte était prête, elle avait pris avec la farine de tourteaux une teinte plus claire, et elle était moins poisseuse. Maintenant le raïss avait fait replier la grande voile, et continuait à observer la surface de la mer et le ciel. Il aperçut un groupe de mouettes, au loin piqué vers la surface de l'eau. Lentement, il tira sur la barre pour se diriger vers l'endroit. Sans un mot, un à un, les hommes se levèrent pour regarder l'endroit vers lequel le bateau se dirigeait. Miloud pointait le doigt vers un point dans l'océan. "Elle est là ! Elle est là !" Les marins furent gagner par une excitation bien étrange aux yeux du moussaillon. Driss dit à Mustapha regarde ! Là, à droite. Tu vois cette petite bruine sur l'eau ! Tu vois l'eau n'a pas la même couleur, cette large bande plus sombre, c'est la route de la sardine. Le bateau se dirigeait lentement et inexorablement vers la zone repérée sous la poussée d'une brise légère. Le raïss sortit de sa cabine en souriant. Il semblerait qu'il avait trouvé ce qu'il était venu chercher. 

Il ordonna aux hommes de mettre à l'eau les deux annexes. Celles-ci furent rapidement descendues à l'eau au moyen de poulies et de filins. Chaque petite embarcation reçue à son bord trois hommes, les filets et un baquet rempli de rogue.. Seuls restaient à bord M'Barek, le raïss, Miloud et le moussaillon. Chaque embarcation se dirigea vers le banc de poisson mais en s'éloignant l'une de l'autre. Mustapha vit dans chaque barque les marins faire les mêmes gestes dans la plus parfaite synchronisation. Deux hommes ramaient lentement, tandis que le troisième arrimait le filet à l'arrière de la barque. Il commençait à laisser plonger le filet dans l'eau, égrenant derrière l'embarcation un chapelet de flotteurs. 

Lorsque le filet fut en place, l'homme jeta par poignée l'appât dans l'eau. Mustapha remarqua que le marin jetait l'appât en veillant bien que le filet soit toujours entre le poisson et l'endroit visé. Des taches claires apparurent un instant en surface. Miloud lui dit que cela provenait de la farine mêlée à la rogue, celle-ci servait à alléger l'appât pour que celui-ci flotte plus longtemps. Mustapha sourit, car il se rappela le stratagème de la pelote au sable. C'était le même objectif mais avec des effets inverses. Les deux hommes debout à l'arrière des barques observaient maintenant les flotteurs. Un des hommes fit signe au raïss, et détacha le filet de la barque. Le patron dirigea le coltre vers le filet.. Arrivée à sa hauteur, l'un des hommes se penchant et lança un grappin pour se saisir d'une épaisse corde. Les hommes se mirent à tirer pour hisser le filet. Même le Raïss vint pour aider ses hommes.

 Il avait le sourire, car sa première pêche s'annonçait bien. Il avait déjà pris dans ces mains une poignée de sardines à la couleur vif argent, qu'il regarda d'un œil avisé. Mustapha s'étonna de la présence soudaine d'une multitude de mouettes sorties de nulle part. Elles tournaient au-dessus du bateau, et quelques une parfois piquaient vers la surface de la mer pour happer un poisson tombé du filet. A plusieurs reprises il chassa du pont des oiseaux téméraires qui leur subtiliser le précieux poisson d'entre les jambes. Une fois le filet entièrement relevé, de coudée en coudée, les marins commencèrent le tamisage qui consistait à débarrasser le filet de ces fragiles sardines. Mustapha aida lui aussi à cette opération qui exigeait patience et habileté. Il ne fallait ni endommager le filet, ni abîmer le poisson car celui-ci était maillé par les ouïes. 

A peine une demi-heure plus tard, le filet fut dégarni de tout poisson. Les marins commencèrent à trier grossièrement l'amas de sardine avant de le déverser dans la cale. Cette opération fut répétée une bonne quinzaine de fois. Les hommes sur les barques plongeant les filets et lançant la rogue et les marins sur le cotre relevant et engrangeant le poisson dans la cale. Le rythme du travail était soutenu, sans trêves car il fallait faire vite pour profiter des vents propices et livrer une bonne marchandise aux conserveries.. C'est au couchant du soleil que le raïss ordonna le halage des annexes, et mit le cap vers le port. 

Les hommes enfin purent s'allonger à même le pont et boire un verre de thé réconfortant servi par le moussaillon heureux d'avoir participer à la première pêche du "Bonitoire " et sa première expérience de marin. Le coltre regagna lentement le port de Safi, la cale pleine à moitié, laissant le soleil et le vent derrière eux. Sur le retour, ils dépassèrent des dizaines de chaloupes pleines à craquer, des hommes retournant victorieux de ce combat avec la mer. Quand le "Bonitoire " sous le vrombissement saccadé du petit moteur  entra dans le bassin, en se faufilant parmi les innombrables embarcations, Mustapha, eut l'impression que toute la population de Safi était venue l'accueillir. Le port était redevenu le centre de l'activité de la petite ville comme tous les soirs au retour des hommes de la mer. Avec eux, ces marins pêcheurs apportaient la prospérité et l'assurance d'un jour meilleur.