
Durant plusieurs années, Mustapha travailla ainsi sur le
"Bonitoire " et parfois sur d'autres embarcations, faisant son
initiation aux dures activités de la pêche artisanale. Les campagnes de pêche
se suivaient et ne se ressemblaient jamais. Les progrès techniques, les
impératifs d'une industrie de la conserve en expansion, la diversification des
ressources exploitables le menèrent à exercer toutes sorte de pêche, et à
connaître diverses expériences, quelques-unes dramatiques, mais elles avaient
toutes la particularité d'être humainement. enrichissantes, d'autant plus que
cette vie, il l'avait choisi.
Il ne ratait aucune occasion pour apprendre telle méthode de
pêche, et s'initier aux méthodes employées par les Européens notamment les
Portugais, et les Français qui étaient assez nombreux à Safi. C'est ainsi,
qu'un jour, il engagea la conversation avec le technicien Français travaillant à la Conserveries de
Bordeaux, celui-ci passait régulièrement au port et montait à bord
du " Bonitoire " pour contrôler les arrivages, et inspecter le "
moule " des filets. En effet, la sardine devait être d'un calibre idéal,
ni trop grosse, ni trop petite afin d'éviter les pertes lors de la production.
Mustapha fut étonné de la maîtrise de l'arabe dialectal par le Français.
Plusieurs années de présence sur le sol marocain, ainsi
qu'un contact permanent avec le personnel de la conserverie lui ont permis de
communiquer aisément avec les autochtones. Mustapha se souvient de la première
question que lui adressa le technicien en le voyant un jour armé d'une brosse
frotter avec énergie le pont. " Quel âge as-tu ! Mustapha fut pris de
court, en bégayant il répondit "treize ". Le Français sourit, et lui
dit toujours en arabe " Le temps passe vite ! Mousse il me semble t'avoir
déjà aperçu lors de ma première inspection sur le bateau, il y a de cela prés de
quatre ans ans déjà. Ces yeux bleus me sont familiers.".Mustapha lui
demanda " Monsieur ! C'est quoi cette plaque au dessus de la cabine
"et il pointa du doigt la plaque de cuivre qui avait attirer son regard le
premier jour. " ah ! R.F ! Cela veut dire République Française. Pourquoi
tu ne sais pas lire ? Le Français resta silencieux puis dit, " Tu sais la
mer, elle n'a pas besoin de culture, elle à besoin de respect et de
compréhension, un peu comme une vieille personne". Cette phrase sera à
jamais gravée dans sa mémoire, un peu comme les lettres R.F sur la plaque de
cuivre.
D'autres moments inoubliables l'accompagneront toute sa vie, des
repères de la vie qui pour ne pouvoir les mémoriser sur un papier, seront
ancrés en sa mémoire. Comme les parties de cartes qu'il disputait avec ses
compagnons de fortune dans ces petits cafés dont le nombre croissait tout comme
la population de Safi. Le travail dans le port de pêche et les conserveries
attiraient de nombreuses familles du milieu rural ainsi que bons nombres
d'étrangers notamment des Portugais et des Français. Dans ces gargotes il
venait retrouvait après le dîner Driss et M'Barek. Là ces hommes, loin de leurs
familles et de leur maison venaient chercher un peu de réconfort assis sur de
simples nattes de joncs, autour d'un verre de thé et un jeu de cartes.
Pendant ces parties de cartes, jeu qu'il maîtrisa aisément, au
milieu des rires, des commérages, et des discussions le jeune Mustapha restait
toute ouïe ouverte, attentif aux propos échangés. Ces hommes encore imprégnés
de l'écume de la mer et des forts relents de poisson se racontaient qui des
blagues, qui une aventure de pêche, qui un problème familiale. C'était
l'endroit où il mit admirablement à son profit le défaut de Driss.
C'est ainsi, qu'il apprit que le " Bonitoire "
n'appartenait pas au Raïss El Mahjoub, comme il l'avait cru jusqu'alors, mais à
un français du nom de Fernandez, un Banquier de Safi. Mustapha ne trouvait plus
étonnant que ce riche fasse venir de France les
tonneaux de rogue. M'Barek lui répondit qu'un homme qui pouvait
faire venir l'appât de si loin, aurait pu penser à lui envoyer un moteur neuf.
Il faisait allusion à son vieil "A.B " de 25 chevaux, qui ces
dernières semaines lui donnait bien du mal. Driss lui dit " tu vas voir ce
que le nouveau associé de El Hadj Abid à ramener d'Europe. J'ai entendu ce
matin, l'un de ses contremaîtres parler de filets spéciaux pour la sardine
devant équiper leurs bateaux. En voilà qui savent ce qu'ils font, surtout El
Hadj. Les gens disent qu'il n'a jamais été à l'école. Comme quoi ce n'est pas
l'éducation qui compte, mais le cerveau ". " Driss là ! Tu as raison,
c'est surtout le cerveau. Ce n'est pas comme ce banquier qui gaspille son
argent pour faire venir du poisson du nord pour attraper celui du sud
".
Sur ce M'Barek éclata de rire, plus noir ce soir là que
d'habitude, à cause d'une vieille bouteille trouvée par hasard dans le local du
moteur. Une fois la crise de rire apaisée, M'Barek demanda " Au fait,
Driss, tu ne sais pas pourquoi le portugais est parti ? Non c'est peut-être à
cause des événements au Portugal. Je ne comprends pas ce monde où les pauvres
fuient les pauvres, et les riches se réfugient chez les riches". En écoutant
cela, Mustapha et M'Barek se regardèrent et s'échangèrent un clin d'œil
complice. En effet, Driss avait vu encore sa demande de fiançailles avec une
ouvrière de la conserverie rejetée par ses parents. Il allait encore leur
infliger la rengaine des pauvres marins et de leurs tristes conditions de vie,
où pêcheur rimait avec célibat.
C'est au milieu de ces conversations que le jeune Mustapha
acquis une certaine approche de la vie, et une certaine maturité pour ses
quatorze ans. Ce genre de conversation faites de mots simples, des mots de tous
les jours, des mots à la mesure de son univers le faisait réfléchir longtemps
sur les divers aspects de la vie.
Mustapha n'oubliera pas non plus l'ambiance de ces endroits. Ces
lieux étaient à la fois un point de rencontre pour retrouver un ami ou un
emploi, un lieu où se réglaient les différents entre les équipages et un lieu
où les expériences professionnelles étaient discutées et partagées. Il
s'émerveillait à écouter ces gens de la mer faire l'éloge de la prodigalité de
la mer, des quantités de poissons qu'ils réussissaient à prendre, mais bien
souvent il se surprenait à trembler durant les récits tragiques de tel ou tel
équipage. Ces marins extériorisaient de la sorte, par leurs longues narrations
les peurs que tous ressentaient à l'égard de la mer. Il réalisa aussi les
lourds sacrifices qu'ils concédaient à la mer en échange des captures qu'ils
faisaient.
Il se souvient notamment d'une histoire que lui avait racontée
un vieux marin après une partie de carte. Il se souvient de ce soir-là,
l'atmosphère était de circonstance, c'était en Automne, l'équipage n'avait pas
pris la mer à cause des mauvaises conditions de la mer depuis deux jours.
Dehors l'orage grondait, de temps en temps des éclairs enflammaient le ciel
noir. Assis sur les nattes, autour d'un candélabre et de l'immuable théière,
les joueurs abattaient leur carte en silence, surveillant à la fois le fil du
jeu et celui du récit.
Cette histoire était celle d'un pauvre pêcheur dont la
femme venait d'accoucher. Pour célébrer la naissance de ce garçon, la coutume
prescrivait le sacrifice d'un mouton. Mais le pauvre pêcheur était démunie, il
n'avait aucun bien de valeur à vendre si ce n'est sa canne à pêche. L'homme
prit sa canne et se dirigea vers la mer.
Il resta toute la journée, subissant la faim, la soif et les
ardeurs du soleil. Mais le soir, il du se résigner à rentrer bredouille en son
logis.; Sur le chemin du retour, il vit un bouc bien gras paître seul dans un
pré. Il se dit "Ce bouc ne peut-être qu'un don du Tout Puissant. Sur ce,
il jeta l'animal sur ses épaules et courut sans se retourner en direction de
son foyer. Quand son domicile fut en vue il entendit avec stupéfaction et
effroi le bouc lui dire d'une voix grave "ô brave marin, détrompes-toi, je
ne suis pas un bouc, mais l'un des génies de Soliman, alors relâche-moi et
va-t'en ! " Le pêcheur lui répondit "comment te laisser, moi qui veut
offrir ton sang à mon fils et ta chair à ma femme qui vient d'accoucher !
" Pour prouver la sincérité de ses paroles, le génie jeta ses dents à
terre et dit au pêcheur : " Regardes ! N'aies plus peur de moi et fais moi
confiance. Ne vois-tu pas mes dents ? " Le pêcheur lui répondit alors,
avec plus de conviction et de confiance " Et toi ! Ne vois-tu mon couteau
? ". Sur ce, il égorgea le bouc, et heureux l'emporta à sa famille.
De cette histoire, Mustapha retiendra ces deux principes,
ne jamais se désarmé moralement et physiquement et la fin(faim) justifie les
moyens. C'est fort de ces deux vérités et de certaines expériences qu'il
trouvera la persévérance nécessaire durant les difficiles années de sa
formation. Nombreuses sont les aventures qui le marquèrent aussi bien dans sa
chair que dans son âme. Des péripéties qui forgent leur homme, en le pliant
mais aussi en le durcissant. Mais paradoxalement l'âme et l'homme deviennent
plus sensibles, plus réceptifs, plus humbles.
Un jour, il connut la galère, la vraie, en prenant la mer avec
trois camarades sur une annexe motorisée appartenant au père de l'un d'eux pour
pêcher le loup et la dorade dans la zone de Ras-Tissaâ au large de Safi. Ils
étaient sortis en début d'après midi, par un superbe temps ensoleillé, le ciel
était bien dégagé. Cette après-midi, le poisson ne voulait pas mordre, malgré
les têtes de sardines faisandées que Mustapha avait utilisées pour attirer la
dorade. Mustapha avait senti quelque chose, un silence étrange flottait dans
l'air, les oiseaux avaient déserter le ciel, les poissons ne remontaient plus
en surface. Ces deux amis riaient de leur triste sort de pêcheurs bredouilles.
Quand soudain, sans aucun signe précurseur, le vent se souleva avec une
intensité inouïe. Ils décidèrent de rentrer, une fois le petit moteur à essence
démarré, ils mirent le cap vers la terre. Mais, très vite la mer se déchaîna,
les vagues devinrent terrifiantes. Le ciel était subitement devenu noir. Le
soleil disparu totalement. Les creux devenaient de plus en plus importants,
obligeant les quatre compères à s'accrocher à la frêle embarcation. Une lame
déferla sur l'annexe étouffant le moteur.
A tour de rôle, paniqués ils tentèrent de démarrer le moteur
mais en vain. Ils voulurent utiliser les rames mais ils durent renoncer, car
d'une part ils étaient désorienter et d'autres part le combat contre les
éléments était insensés. Ils n'avaient plus aucun recours que la patience et
l'espoir. Ils se relayèrent en écopant de temps en temps l'eau qui s'abattaient
sur eux par paquets violents. Leur embarcation flottait à la dérive dans cet
océan tumultueux. De temps en temps, profitant d'un éclair, ils cherchaient en
vain du regard la côte invisible. De longues heures passèrent qui leur
semblaient une éternité, tous étaient muets, hagards, ils n'avaient plus rien à
dire ni à faire si ce n'est prier et écoper. L'un d'eux se leva, il crut avoir
aperçu la mausolée blanche de Moulay Dourine, cela voudrait dire qu'ils avaient
été poussés en direction d'Essaouira. Le vent retomba soudainement comme il
était apparut.
La mer devint moins tumultueuse, moins agressive. Mustapha
et ses amis entendirent puis aperçurent un gros bateau venir vers eux. Tous se
redressèrent et faisaient signe en direction de la silhouette salvatrice.,
Mustapha distingua dans la lumière de l'aube, un gros bateau s'approchant vers
eux. Il se souvient qu'il a failli renverser la barque par ses sauts de joie.
Le bateau était un bateau de pêche espagnol faisant route vers le Sud, un
immense chalutier. Les Espagnols les firent monter à bord. Mustapha se souvient
qu'il grelottait tellement son corps était transi par le froid et l'émotion. Un
homme qui semblait être le patron, lui tendit un verre contenant un liquide
brun. Un autre lui dit en parfait arabe " bois ! C'est bon contre le froid
et la peur ".
Il avala d'un trait. Le patron et le marin espagnols
rirent de bon cœur, en plaisantant. Mustapha sentit une coulée de lave s'ouvrir
une voie vers son estomac. Il retenu avec peine l'envie de recracher ce
breuvage, voyant le visage à la fois compatissant et amusé des Espagnols. Tous
regardaient ses jambes nues et bleues de froid. Mustapha regarda
ses jambes, il les vit trembler bizarrement, les os de ses mollets bougeaient,
mais la chair ne bougeait pas. Le marin lui dit "c'est signe que tu
reviens de loin ! Dis à tes amis de se réchauffer, après on vous laissera à
l'entrée du port d'Essaouira. "
Une demi-heure plus tard, ils remontèrent sur l'annexe remorquée
par le bateau en remerciant, comme il se doit, l'équipage espagnol. Ils étaient
à la hauteur de Borj Nador, ils entrèrent dans le port où les autorités
françaises les prirent en charge. Ce n'est qu'après cette aventure, ayant pu
tourner au drame, qu'il prit réellement conscience des dangers encourus par
tous les marins, face à cette mer à la fois généreuse et cruelle . Il sut
la réelle valeur de cet état de recueillement dans lequel se plongeait le marin
avant de prendre la mer, il su la réelle valeur du sacrifice que font
quotidiennement les milliers de pêcheurs qui affrontent les éléments, il
comprit la force de la foi qui prédominait chez tous ceux qui avaient un
contact avec la mer, il comprit alors pourquoi dés le premier jour, dans le
port, il avait ressenti cette atmosphère de dévotion.
L'étape dans sa vie qui allait décider une fois pour toutes de
la trajectoire sur laquelle était lancé le jeune mousse fut son départ pour Casablanca.
Ce n'est pas sans regrets que Mustapha quitta en cette année 1936 sa petite
ville de Safi, sa plage, son port, le Vieux Père Lahcen et tout l'équipage du
" Bonitoire ", en particulier Driss le bavard, et le formidable Raiss
El Mahjoub. M'Barek lui avait remis un bout de papier soigneusement plié en lui
disant "gardes le dans la poche. Quand tu voudras me voir demande cette
adresse ! ". Mustapha lui promit de le retrouver.
Depuis sa mésaventure en mer, son père ne voulait plus voir son
fils continuer sur cette voie. Il avait à juste raison d'avoir peur pour son
enfant, l'angoisse que les parents ont endurée durant prés de trois jours, à
attendre des nouvelles de leur gosse, avait été trop intense. C'est ainsi, que
le père n'ayant pu convaincre son fils de délaisser la mer, pour le travail
dans une conserverie, décida de l'envoyer chez sa sœur à Casablanca.
Mustapha avait été encouragé par les récits de M'Barek sur
cette gigantesque ville, et par l'activité de ses ports, pour lui cette
décision n'était pas mauvaise en soi. Du haut de ses quatorze ans, il allait
poursuivre son dur
apprentissage de la mer et vivre avec la pêche marocaine une réelle
métamorphose. Casablanca, la blanche était l'égale de son ambition. C'est à
bord d'un monstrueux autocar des "Transports Garcia " desservant la
ligne entre Safi et Casablanca, que très tôt le matin, Mustapha en compagnie du
mari de sa sœur prirent la route pour la grande ville. Mustapha n'avait jamais
voyagé auparavant en autocar. Le long du parcours marqué par des arrêts
fréquents à cause de la surchauffe du moteur, et des interminables contrôles
militaires, Mustapha put voir la mer semblant le suivre. Celle-ci apparaissait,
disparaissait au gré du relief et des courbes de la route. Il s'étonna de
l'absence de bateaux, de pêcheurs tellement il était habitué à la concentration
des embarcations et à l'activité fébrile du port de Safi.
A trois reprises il distingua au loin dans la mer des
bateaux de taille impressionnante, d'énormes goélettes se dirigeant toutes
voiles dehors vers le sud du Maroc. Il savait déjà que les Français
poursuivaient le thon dans les marocaines et bien au-delà. Le
père Lahcen lui avait parlé d'un endroit riche où pullulait le poisson de
valeur comme le thon, le homard, la langouste, la dorade, la courbine. La
nourriture pour le poisson était si abondante, et la mer si favorable que la
pêche y était pratiquée toute l'année. Mais, d'après le Père Lahcen ces mers
étaient trop convoitées, tout le monde y pêchait, les Français, les Espagnols,
les Portugais, les Hollandais. D'après lui ce n'est que pour mieux s'accaparer
ce poisson que les Espagnols lui ont pris sa ville natale Sidi Ifni.
Casablanca était et reste la capitale
économique du pays, et la destination de prédilection des immigrés venant des
différentes provinces et campagne du Royaume, soit à la recherche d'un travail
stable et sécurisant, soit pour réaliser des rêves ou des ambitions couvées
depuis l'enfance. Tous ces espoirs avaient besoin d'un autre horizon, d'un
autre espace pour s'épanouir et se concrétiser.
Comment un adolescent de nos jours peut-il résister à cette
envie de découvrir lui-même, les richesses, les coutumes d'une autre région,
d'un autre pays, que son cousin ou son oncle de retour lui décrivent avec une
exaltation et une exagération commune aux Marocains. Tous ces jeunes "
harraga " dont la presse se saisit, uniquement lorsqu'un drame est à
déplorer ne sont-ils pas, avant tout, victimes, de notre imaginaire ? Combien
sont-ils à braver vents et marées pour connaître d'autres cieux, d'autres
terres, d'autres fortunes ? Seule la mer connaît le nombre et le visage de ceux
qui ont échoué à réaliser ce rêve légitime de la découverte d'un monde
meilleur.
L'enfant de 14 ans qu'il était, ne pensait pas alors à la
richesse. Il était plutôt soucieux de sa rébellion, et réfutait à suivre tout
chemin tracé par ses proches, et restait sourd à leurs conseils. L'amour de la
mer était son seul conseiller, car au plus profond de lui il s'était ancré et
tel un démon l'habitait.
Dés qu'il fut installé chez sa sœur dans le quartier des
Habbous, à Derb Sultan, il chercha son chemin vers la mer comme ces tortues de
mer, qui une fois sorties de leurs œufs se dirigent sans hésitation et par
instinct vers l'océan protecteur. Il mit deux heures pour se rendre de la
maison de sa sœur au port. Il était sorti à sept heures, une heure où les
ruelles, et les chaussées étaient pleines de circulation. Il n'avait jamais vu
autant de véhicules et de monde. Les bicyclettes se disputaient la route avec
les voitures, et les camions, sous le bruit des avertisseurs, des moteurs et
des injures des charretiers. Les gens courraient droit devant eux, ils
n'avaient même pas le temps d'écouter le pauvre Mustapha qui leur demandait
timidement le chemin du port. Il fut surpris par le nombre de marocains
habillés à l'occidental, arborant par mimétisme une cravate autour du cou. Il
fut aussi intrigué par le nombre des horloges qu'il apercevait le long de sa route
comme si l'obsession de cette ville était le temps.
Non sans mal il parvint sur le boulevard des Zouaves, orné
de ses indéracinables palmiers. Droit devant lui il apercevait les flèches des
grues du port de commerce. Il remarqua la densité du trafic des camions devant
l'entrée du port. Il eut une pensée pour M'Barek et son projet de garage. Il
perçut parmi tout le brouhahas de la circulation le premier bruit qui lui était
familier celui du cri des mouettes, instinctivement il huma l'air, il reconnu
l'odeur de la marée.
Il bifurqua sur la gauche en arrivant au bas du large
boulevard. Il aperçut le port dominé par le minaret de la mosquée……. Il
balaya des yeux le paysage qui s'offrait à lui. Dans le bassin, en guise de
toile de fond il vit une forêt impressionnante de mats, des bateaux de toutes
sortes, de toutes tailles. Il aperçut de petits cotres lui rappelant le
Bonitoire , des yoles des bateaux usés par les marées, des sardiniers de plus
de seize mètres, des chaloupes massives, des barges à voiles et d'autres à
moteur surmonté par une grosse cheminée.
Plus loin il vit trois chalutiers identiques amarrés côte à
côte, il devait appartenir un gros armateur. Des étals de poissonniers
délimitaient le marche aux poissons. Sous les bâches multicolores il remarqua
la taille et la beauté du poisson, de belles dorades
arquées, des Saint-pierre, des loups, des pageots,
des sars,
des congres, des monceaux de crevettes roses et de crevettes royales, des
dizaines de homards aux pinces ligaturés. Et bien sur il retrouva à profusion
la sardine, le mets du pauvre et du riche, et comme l'avait surnommée le
technicien breton de Safi "le pain de la mer ". Et chose
extraordinaire pour lui, il découvrit la glace. Il avait été attiré par cette
substance blanche, ressemblant à du verre pillé, il crut un instant être en
présence de gros sel, mais cette eau qui suinte d'où venait-elle ? Il ne
résista pas à la tentation, il pris un morceau qu'il relâcha tout de suite,
tant le contact froid le surpris. Il avait déjà entendu M'Barek lui parler de
glace dont les européens se servaient pour conserver les aliments, mais son
contact, sa consistance éphémère dépassait ce qu'il avait imaginé jusque là. Il
reprit discrètement un morceau qu'il porta à sa bouche tout en s'éloignant de
l'étal.
Il devait retrouver ces amis de Safi comme M'Mraireed, Al
Baraka, et Labzar. Tous étaient de Casablanca. Il avait travaillé avec eux à
bord du "Bonitoire ", pendant une ou deux campagnes, car lorsque les
marins étaient introuvables, le raïss El Mahjoub faisait appel à eux,
connaissant leur qualité et leur expérience de marins pêcheurs. Ces hommes
préféraient leur liberté, plutôt que d'être lié à un bateau. Ils ne
travaillaient qu'occasionnellement sur les sardiniers, chacun avait sa propre
chaloupe et réussissait à vivre de leur pêche dans les parages de Casablanca.
La demande en poissons, et crustacées était très fortes à
Casablanca. La concentration de toutes les activités économiques du pays dans
Casablanca y était pour beaucoup. L'afflux d'européens dés les années vingt,
qu'ils soient civils ou militaires entraîna la multiplication de restaurants,
de marchés, et engendra une clientèle ayant un pouvoir d'achat élevé. La
majorité de ces nouveaux arrivants étaient d'origine méridionale, basque,
bretonne, portugaise, et juive par conséquent ayant déjà des traditions
culinaires favorisant la consommation des produits de la mer. D'après ce que
lui avaient raconté ses collègues, un pêcheur à Casablanca n'aurait pas de mal à
trouver du travail, surtout avec son esprit de débrouillardise, son jeune âge
et sa passion pour la mer. En fin de matinée, après maintes recherches, il
tomba enfin sur le brave M'Mraireed.
Il trouva celui-ci, assis dans sa chaloupe en compagnie de deux
gars à jouer aux cartes. En entendant son nom et en reconnaissant la voix de
Mustapha, M'Mraireed se leva subitement et lâcha ses cartes dans l'eau. "
Mustapha ! Pas possible ! C'est un grand jour. Je te l'avais dis que tu finiras
pas venir à Casablanca " Sur ce, il grimpa sur le quai et enlaça Mustapha.
Tout bas dans l'oreille M'Mraireed lui dit "tu viens de me faire gagner
deux francs ! " Après avoir salué les autres joueurs, et en voyant leur
mine déconfite, il comprit que sa venue était une occasion pour le vieux renard
de M'Mraireed pour abandonner la partie qu'il perdait. Mustapha entra tout de
suite dans le vif du sujet, il demanda à son ami de l'aider à trouver un
travail au port.
Deux jours plus tard, Mustapha se retrouva à trois heures du
matin sur le quai. M'Mraireed lui avait dit que les bateaux à Casablanca
rentraient à l'aube de la pêche. Ils pêchaient principalement la sardine, le
maquereau pour les conserveries de Casablanca et de Ain Sebâa. Il devait
travailler au débarquement de la sardine.
C'est ainsi, que bateaux après bateaux, il déchargeait de l'aube
jusqu'à tard dans la matinée des tonnes de sardines. Il avait tout fait, puiser
la sardine au fond des cales, le remplissage des caisses en bois, leur empilage
à terre, puis leur chargement sur les camions, et parfois même des tombereaux.
Il baissait la tête et travaillait avec acharnement et abnégation. Il se devait
de passer par cette étape faite de peines et de sueur. Les jours, les semaines
passèrent, peu à peu Mustapha commençait à s'intégrer et s'affirmer parmi les
gens du port. Même sa morphologie s'en trouva modifier, ses épaules
s'imposèrent, et ses bras devinrent plus fort, sa chair devint insensible aux
échardes de bois et au sel. Cela lui fut bien utile parfois, il n'était pas rare
qu'il en arriva aux mains pour pouvoir travailler ou défendre sa place, et
c'était gare à celui qui ratait une journée, sa place était pour longtemps
perdue.
Ces après-midi, il les passait souvent en compagnie de
M'Mraireed dans un café prés de Bâb El Jadid, à jouer aux cartes. Les rares
jours où il ne travaillait pas il sortait avec lui sur sa chaloupe, et après
quelques coups d'avirons, ils gonflaient la voile et prenait la direction de la
crique de Dar Bouazza. Là pendant qu'ils trempaient leur ligne pour attraper la
daurade, Mustapha faisait son initiation à l'environnement de la région de
Casablanca. Ce n'était pas la même mer que celle de Safi, elle lui semblait
plus forte, plus houleuse notamment à hauteur de la sortie du port. Il avait
remarqué cette déferlante venant du sud et qui au gré des avancées de la côte
se brisait mais continuait sa course inexorable. M'Mraireed lui apprit que le
port de Casablanca était un port artificiel, non crée par la nature comme celui
de Safi protégé par la côte. Après des heures de discussion, où le jeune
Mustapha enrichissait ses connaissances ils regagnaient le port de Casablanca
avec quelques belles pièces de dorades, de rougets des roches, de pagres et une
abondance de sars.
Des mois passèrent, Mustapha s'était habitué à cette ville, il
appréciait cet anonymat qui y régnait tellement la population était nombreuse
et mobile. Les gens parcouraient des kilomètres pour se rendre à leur travail,
passant d'un quartier à l'autre comme d'une ville à l'autre. Cela lui donnait
le sentiment de découvrir chaque jour davantage de cette ville, de ses
quartiers, de ces gens. Casablanca lui fit découvrir l'importance de
l'argent, c'était la ville de la différence entre les nantis et les gens du
peuple, entre les bidonvilles des pauvres ruraux que la misère à chasser et les
somptueuses demeures des colons, ce contraste il le percevait quotidiennement
en traversant la ville.
Intérieurement, il n'acceptait plus de subir cette différence
dans une ville où l'argent s'affichait déjà dans les vitrines, sur les
enseignes des magasins, sur les routes ou devant les somptueuses résidences.
Son salaire ne lui permettait pas grand chose, participer de temps en temps aux
dépenses chez son beau-frère, s'acheter quelques effets, boire un verre de thé
entre ami, et c'était tout. Il se devait d'assurer ses arrières, ne pas resté
désarmé.
Un matin, en entrant au port de pêche, Mustapha reconnut dans la
foule dense se pressant à l'entrée du port, la silhouette familière de M'Barek
le mécanicien. Il l'appela en se frayant un passage vers lui. Celui-ci le
reconnut à son tour et vint le saluer fraternellement. M'Barek était rentré
depuis deux mois à Casablanca, son beau-frère ayant préféré l'infanterie à la
mécanique. Il avait repris tout seul le garage, et était surchargé de travail.
Mustapha put le constater, son ami tenait dans ses mains une énorme bielle. Le
mécanicien travaillait sur un bateau amarré dans le bassin. Il proposa à
Mustapha de l'accompagner, ce qu'il fit. Le bateau appartenait à un italien du
nom de Dominique et il avait pour nom le Vikriou. C'était un solide sardinier
en bois de prés de seize mètres. Mustapha et M'Barek y grimpèrent. M'Barek et
Mustapha se dirigèrent vers l'écoutille donnant sur le compartiment moteur et
s'y engouffrèrent.
Là à la lueur d'une lampe à pétrole, M'Barek se mit au travail
tout en écoutant Mustapha lui raconter comment il s'était plus ou moins adapter
à Casablanca, il lui parla de son travail au débarquement de la sardine, et de
sa faible rétribution. Sur ce M'Barek se redressa et lui dit "Mustapha !
tu mérites mieux. Tu sais, je vais parler au patron du bateau, c'est un chic
type ", et c'est ainsi que Mustapha se retrouva parmi l'équipage du
Vikriou. Le Vikriou avait un équipage formé de onze italiens, des gars aguerris
au métier de la mer, secs mais solides, et d'une gaieté sans pareil.
Les premiers jours furent très difficiles pour Mustapha car il y
avait le problème de la communication. Mais Mustapha jugea qu'il n'avait rien à
leur dire pour l'instant. Au contraire, d'après M'Barek s'étaient eux qui avait
de quoi dire sur leur méthodes de pêche. C'est ainsi, que les gestes de la main
lui permirent de comprendre et se faire comprendre. Le bateau fut immobilisé
prés de deux jours avant que M'Barek ne réussisse à réparer l'avarie du moteur.
Mustapha en profita pour faire connaissance avec le bateau et avec l'équipage.
Le bateau était équipé pour la pêche de la sardine et de l'anchois, et était
propulsé par un énorme moteur diesel surclassant le petit moteur de deux
cylindres de l'" A.B " du Bonitoire. M'Barek lui avait dit que le
Vikriou avait été transformé, auparavant il avait un moteur à vapeur.
L'armateur avait laissé en place la cuve qui servait à emmagasiné l'eau de la
chaudière. Elle servait à l'approvisionnement en eau douce pour l'équipage et
de lest.
Le patron Dominique était comme un homme d'une quarantaine
d'année, aux cheveux grisonnant et avec un visage semblant être taillé dans du
marbre, aux traits durs mais il était débordant de vie et de gentillesse. Ces
Italiens semblaient être bien sous le soleil du Maroc, loin des drames qui
secouaient leur pays. Mustapha par la suite, après les avoir côtoyés durant les
pénibles journées de travail en mer, percevait chez eux des instants de
nostalgie. Surtout lors des veillées qu'ils improvisaient parfois à bord, au
son d'une guitare clandestine et de chants de marins. C'est au milieu de ces
gens d'un autre pays, mais dont la nature était commune à celle de tous les
marins que Mustapha à rencontrer jusque là. La force de la mer est universelle,
les moules changent mais la coulée reste la même. Ces gens de la mer partagent
les même tribulations de la vie en mer, les mêmes craintes, et le même respect
que tous les marins du monde.
La pêche avec cet équipage était plus agressive, plus
productive. Mustapha ne chôma pas avec ces italiens. Quand le capitaine
sortait, il se devait de remplir ses cales et il était équipé pour cela. Il
utilisait un filet dénommé "lombard " qui était une forme de la bolinche
basque. Ce filet, très long, prés de trois cents mètres fût mis au
point par les pêcheurs français de la côte de Gascogne, son efficacité entraîna
son utilisation à toute
Une fois, alors que le bateau se trouvait à une distance de neuf
milles en mer, les cales à moitié pleine, il entendit le capitaine crier à
l'équipage "Sardara, Sardara ! ". Mustapha dirigea
son regard vers le point que le capitaine indiquait. Il vit à la surface de la
mer, qui était plate, une énorme tache claire, la surface de la mer semblait
agitée, bouillonnante uniquement à cet endroit. Le capitaine repéra l'endroit
en ordonnant à l'équipage de jeter une bouée surmontée d'un fanion jaune. Il ne
comprit pas la réaction du capitaine car après, celui-ci barra sur la gauche
sans changer le régime du moteur. Qu'avait-il vu qui lui fasse rebrousser
chemin ? Maintenant le bateau se dirigeait vers le sud, lorsque le capitaine
signala un banc d'anchois. L'équipage se prépara. Très vite l'annexe fut mise à
l'eau, le filet fut tendu et ramené vers le flanc du bateau. L'annexe fut
attelée derrière le sardinier, qui regagna le point repéré auparavant. Mustapha
venait de saisir la tactique du patron, les marins se préparaient à pêcher le
thon car ils s'armaient déjà de courtes lignes à mains munies d'hameçons
énormes et très ouvert.. Mustapha remarqua la monture de ses canes, au-dessus
de l'hameçon était suspendu une petite plaque argentée. Le thon sentit la
présence de l'anchois dans le filet maintenu contre le flanc du bateau et se
dirigea vers elle.
Les hommes, alignés le long de la bordée, jetèrent leurs canes
dans l'eau tumultueuse. Le patron vint derrière Mustapha et lui fit signe de
reculer. Mustapha assista à un spectacle surprenant et inoubliable. Les hommes,
tels une machine, n'arrêtèrent pas, une pluie de thon
germons s'abattit sur le pont. Dés que l'hameçon était en contact
avec l'eau, les marins relevaient leurs canes avec au bout un poisson. Cette
pêche extraordinaire dura deux heures, à un rythme infernal, Mustapha à qui le
patron avait demandé de débarrasser le pont eut du mal à suivre. Dés qu'il
jetait deux poissons dans la cale, quatre autres s'abattaient sur lui, chaque
pièce devait peser prés de vingt kilos. Et finalement le combat prit fin faute
de combattants. En deux heures, les deux cales étaient pleines. Les hommes,
couverts de sueurs et de sang, purent enfin s'allonger sur le pont et goutter
les deux bouteilles de chianti que le patron leur déboucha à l'occasion. Tous
étaient heureux car cette pêche était l'équivalente d'une semaine de pêche à la
sardine. Le thon blanc ou germon était très demandé par les
conserveries.
Mustapha s'associa bien naturellement à cette joie, non pas
uniquement pour sa part, mais surtout pour la découverte de cette technique. Il
regarda curieusement une des plaques brillantes se trouvant au-dessus du gros
hameçon. Il apprendra plus tard qu'il s'agissait d'une cuillère, elle aussi
comme la bolinche est une invention des basques. Les pêcheurs ont misé sur la
voracité du thon qui engloutit tout ce qui brille comme l'anchois ou la
sardine. Cette même technique sera amélioré, par la suite, pour aboutir à la pêche
à l'appât maintenu vivant dans les viviers qui équiperont les futurs bateaux.
Mustapha continua durant des années à travailler avec cet équipage, allant
d'expériences en expériences. Il s'initia à la pêche au thon, à l'albacore, et
au listaoun ou bonite à dos rayée. Il avait fait sa place parmi ces Italiens,
et ne comptait plus le nombre de marées qu'il avait effectué avec eux ni le
nombre de virées dans Casablanca une fois les parts équitablement
perçues.
Il était devenu le maître de la "Khouma
" qui désigne l'extrémité du filet qu'il était chargé, à bord de l'annexe,
de mettre en place lors de la pêche à la sardine ou à l'anchois. Son agilité et
sa force de dix-huit ans lui furent d'un extrême secours, surtout par mer
agitée. Un faux mouvement sur la petite barque et le voilà précipité à l'eau.
Une fois le lourd filet immergé au signal "Larga ! ", le bateau
décrivait un cercle autour du banc et rejoignait l'annexe. Le filet ou senne
encerclait le poisson, des filins resserraient le filet par en dessous
emprisonnant ainsi le banc totalement. La remontée du filet était pénible car à
l'époque faite à la main, coudées après coudées. Les marins synchronisaient
leurs mouvements avec ceux de la mer et du bateau pour épargner leurs efforts.
Il n'était pas rare de remonter trois
à quatre tonnes de poissons.
Les cales pleines le Vikriou regagnait le port. Les marins
avaient alors pour tâche le débarquement, opération à laquelle Mustapha était
bien rodé. Il se faisait dans l'allégresse, les bourriches volants de mains en
mains sous le regard des badauds et des équipages envieux. C'est justement au
milieu de l'un de ces débarquements que, dans la consternation générale,
l'annonce de la déclaration de guerre tomba. Un vent de panique souffla sur le
port de pêche. Les pauvres italiens durent se résigner à plier bagages. Par
peur de représailles, le capitaine dut appareiller en faisant ses adieux à ce
Maroc qu'il commençait à apprécier.
Mustapha avait toujours entretenu une bonne et parfaite relation
avec ses amis M'Barek, M'Mraireed, et il ne manquait pas de leur rendre
visite dés qu'il était libre après son travail au port.. Souvent, ils partaient
ensemble en barque vers un coin de pêche. Là, assis dans l'embarcation ils
jetaient leurs lignes et taquinaient la dorade ou le sar. Ensemble ils
parlaient de leurs projets, de leur travail et des problèmes qu'engendrait la
guerre. M'Barek n'avait plus de nouvelles de son beau-frère dont le
régiment avait quitté Casablanca il y deux mois.
Il enrageait de savoir que des centaines de soldats
marocains étaient prêts à aller au front en Italie ou en France se battre au
nom d'un pays dont ils n'avaient ni la culture, ni le sang. M'Mraireed lui
voyait le problème autrement, il fallait aider
Le jeune Mustapha n'a pas trop souffert de cette période de guerre,
il a géré cette crise avec sa désinvolture habituelle Il a pu surpasser les
difficultés du chômage et de la misère. Pour exemple, quand les quelques
armateurs et autres pêcheurs ne pouvaient plus prendre la mer pour les
différentes raisons invoquées plus haut, il allait exploiter le bassin du port
en employant des lignes de pêche composées de quatre cents à cinq cents
hameçons, ainsi il multipliait ses chances de capture sur le même site. Cette
méthode est connue dans les milieux marins sous le nom de mitraillette ou
"Nakri ", un avantage incontestable surtout en sachant que
le bassin du port à l'époque était beaucoup moins pollué qu'aujourd'hui. A la
tombée de la nuit, il emportait le fruit de sa pêche, anguilles, mulets etc.
qu'il vendait sur le marché de l'ancienne médina, puis il allait dépenser son
argent de la meilleure façon.
Puis vinrent les Américains en novembre 1942, le port de
commerce et le centre ville retrouva un certain regain d'activité. L'argent
réapparu tout comme l'espoir d'un changement. Mustapha n'eut pas de mal à
trouver un travail comme manutentionnaire parmi les équipes recrutées par les
alliés. Il déchargeait les bateaux chargés de vivres et de matériels pour les
bases américaines sur le territoire. Son ouverture d'esprit et sa
débrouillardise lui permirent d'être constamment sollicité par les
soldats.
Un sergent en particulier, d'origine italienne, sympathisa avec
Mustapha, le peu d'italien que Mustapha comprenait lui fut utile pour servir de
traducteur entre les ouvriers et les Américains. Ce même sergent lui apprendra
à conduire une Jeep, ce qui lui permettait d'avoir un chauffeur connaissant
Casablanca et faisant office de traducteur. Pour Mustapha se fut la belle vie
celle de "Casablanca by night ". Quelques officiers américains las de
l'inaction et pour se divertir demandèrent un jour à celui-ci de leur trouver
un bateau et du matériel pour aller pêcher le poisson. Ce qu'il fit le matin même.
Il loua une petite barge à moteur, sa barre était à ciel ouvert. C'est ainsi
que Mustapha devint accompagnateur de pêche sportive en avance sur son
temps.
Les Américains apprécièrent les chasses aux marlins, les pêches
du loup et de la dorade qu'ils effectuaient à la traîne
ou à la ligne. Cela permettait à Mustapha d'arrondir copieusement
ses fins de semaine en dollars, et de découvrir d'autres joies tout en gardant
le contact avec son milieu, la mer. Profitant des facilités qu'il avait
désormais pour sortir et rentrer au port, il avait embarquait le soir avec ses
amis M'Maireed et M'Barek, et partaient du côté de Dar Bouazza. Là ils
vérifiaient les nasses qu'ils avaient appâtées la veille, et
remontaient parfois de belles pièces de homards ou de langoustes et au pire
quelques crabes. M'Maireed maîtrisait bien cette technique de pêche, et surtout
connaissait bien les mœurs de l'animal. Mustapha en retiendra que c'est une
pêche qui ne demande aucun investissement important si ce n'est l'embarcation,
mais qu'elle laissait un gain appréciable.
Le fruit de la pêche était en général, revendu à des restaurants
en vogue où dînaient régulièrement des gradés américains, parfois les trois
amis échangeait leur produits contre des denrées de première nécessité comme
l'huile, le sucre, de la farine. Le lendemain matin, Mustapha
et le sergent passaient discrètement chez le restaurateur pour
empocher la commission sur le repas des gradés qu'ils n'avaient jamais envoyé.
Mustapha avouera à ses amis, que le sergent lui a montré comment ces
compatriotes arnaquaient certains restaurateurs aux États-Unis. En fin de
compte s'était la guerre mais là tous étaient gagnants, ses amis, les
restaurateurs, les clients, et lui. Et parce que maintenant il était convaincu
que la fin justifiait les moyens.
Il faisait allusion au projet qui avait germé dans sa
tête, mais il ne leur dira rien tant qu'il n'était pas encore prêt. Mustapha
redoubla d'efforts, il travaillait jour et nuit, courant du port du commerce au
port de pêche. Il travaillait durant la journée avec les Américains, le soir il
allait à la pêche avec ses amis et ne rentrait que tard dans la nuit se
déjouant des contrôles policiers et militaires. Un soir, M'Barek en voyant
Mustapha ôter son costume cravate pour enfiler une combinaison de travail lui
dit qu'il était étonné de l'aisance avec laquelle il passait d'un monde à
l'autre. Mustapha lui répondit simplement qu'il s'y préparait, laissant M'Barek
méditatif.
Les années passèrent ainsi, dans un climat social tendu à
l'extrême, et où Casablanca comme le reste du Maroc souffrit des répercussions
de la guerre et de l'exode rurale amplifiant la misère dans les villes. Puis
vint la fin de la guerre, et ses nouveaux espoirs. Mustapha avait vingt-trois
ans, mais ces années noires il a su les surmontées, et lui ont permit de se
préparer à accomplir un rêve naît sur le Vikriou. Il savait très bien que
maintenant allait commencer pour lui un autre combat. Après la fin de la guerre
l'activité du port de pêche ne connut aucune reprise réelle. C'est tout juste
si quelques chaloupes sortaient. Les conserveries à Casablanca ne tournaient
pratiquement pas, l'industrie en amont avait quasiment été détruite, les
circuits d'approvisionnements et de transports mirent des années pour se
reconstituer. Les quelques marins pêcheurs ne se livraient plus qu'à une pêche
de subsistance, l'argent faisant défaut le poisson n'était plus demandé alors
que les besoins en nourriture étaient réels.
C'était l'un des paradoxes de l'après guerre.. Mustapha
travailla avec son ami M'Mraireed un certain temps, mais comme chacun aimait
une certaine indépendance, ils se séparèrent. Mustapha acquis une petite
embarcation avec un moteur essence. Ses économies soigneusement amassées ces
dernières années lui furent utiles. Il confectionna des nasses en bois,
s'acheta du matériel de pêche et commença à parcourir la côte de Casablanca
allant d'un coin de pêche à un autre. Il allait souvent du côté de Dar Bouazza,
pour lui c'était le plus beau coin de la côte casablancaise, mais aussi parce
qu'il profitait du vent au retour.
Il a su s'instruire auprès de M'Maireed pour la pêche au casier
et surtout il apprit de lui les mœurs du homard. La période idéale pour la
pêche était de juin à septembre, l'eau était plus chaude pour le homard.
Mustapha mettait à l'intérieur de ses pièges en guise d'appâts des morceaux de congres,
plus particulièrement la queue que les poissonniers jetaient à cause des
arêtes. Le homard n'y résistait pas surtout après ses périodes de jeun qui
précède la mue. Le homard se refuse toute nourriture afin de maigrir et de
casser sa carapace, ensuite il se gonfle d'eau pour se refaire une nouvelle
protection. C'est après ce stade là, que le homard sortant la nuit de son gîte
à la recherche de nourriture est le plus vulnérable.
Mustapha avait réussi à confectionner une trentaine de nasses
qu'il allait visiter presque quotidiennement, après avoir relever des petits
filets maillant qu'il mouillait non loin de la côte de Dar Bouazza.
Il démaillait de très belles pièces de pagres, des grondins, des dorades et
parfois même quelques loups. Cette prise et quelques kilos de crustacées lui
permettait d'en tirer un profit appréciable auprès d'un restaurateur de la
ville ou d'un client fortuné sur le port. Malgré cette activité rémunératrice,
Mustapha décida d'entamer les démarches nécessaires à son projet. Il était
grand temps, les armateurs en majorité Français laissaient leur bateaux à quais
se souciant peu de la conditions de toute cette population marocaine qui vivait
de l'activité du port.
La mer n'était plus exploitée, ce qui était paradoxale car la
misère ne faisait que s'installer davantage. Encouragé par les événements
nationaux et les critiques populaires contre une administration française aux
abois et privilégiant les intérêts des colons au détriment des marocains
Mustapha réussit par obtenir sa licence
de patron-pêcheur en 1947. Mustapha ne demandait que la
régularisation d'une activité que tout le monde portuaire lui reconnaissait. Il
ne faut pas oublier le contexte social de cette année, beaucoup d'Européens étaient
armateurs ou patrons pêcheurs à l'époque, de ce fait ils estimaient qu'ils
avaient un droit de regard sur celui qui prétendait à cette licence. Pour sa
part, Mustapha n'avait plus rien à prouver, ses qualités ainsi que sa
personnalité lui ont permis d'accéder à ce cercle restreint, et ce par la
grande porte.
Après avoir obtenu la licence de patron pêcheur, il ne dormit
pas sur ses lauriers. Il travailla jour et nuit arrachant de la mer des
poissons qu'il courrait vendre au port, dans les marchés, ou chez les
restaurateurs. Et ce n'était pas facile pour lui, les commerçants qui lui
rachetaient ses produits se plaignaient tous des difficultés du commerce, et
finissaient par imposer leur prix. Dépité, Mustapha leur laissait de très
belles pièces, scintillantes de fraîcheur, à un prix dérisoire. Parfois même,
il préférait se faire payer en nature, un troc en somme car le prix des denrées
avaient connu d'énormes augmentations. Des années passèrent dans cette
difficulté quotidienne de la vie. Il s'étonnait de cette longue léthargie dans
lequel le monde de la mer était plongé.
Durant ses sorties en mer, en solitaire, il allait à quelques
encablures loin de la côte, comme s'il prenait du recul par rapport à une
situation qu'il avait du mal à admettre. Il voyait cette ville s'étirant sur
plusieurs kilomètres, grouillante de vie, une population nécessiteuse, face à
une mer qui ne demandait qu'à être exploitée et d'un autre côté il était témoin
du passage de ces navires de pêche thoniers et de langoustiers. Il les
apercevait ces bateaux dont la silhouette s'était transformée après la guerre,
et, devenus plus volumineux et plus grands. Il rencontrait parfois des
équipages de ces pêcheurs faisant une halte au port, le temps d'un
ravitaillement, d'un dépaysement. Ces bateaux dédaignaient la sardine et
l'anchois qui se trouvaient en abondance, ils dépassaient ces imposants bancs
de poisson pour continuer leur route vers les eaux chaudes du sud . La bas ils
pêchaient le thon et la langouste, qui se monnayaient au prix fort en Europe.
Alors que les armateurs français et les industriels de la conserve installés au
Maroc faisaient fine la bouche et laissaient les gens de la mer sans travail,
et la population souffrir la fin.
Le bras de fer des riches industriels et du peuple marocain. Les
Marocains pouvaient et se devaient d'exploiter leur mer. C'était un peu pour çà
qu'il avait arraché cette licence de patron de pêche. Mais il n'avait pas prévu
cette paralysie qui ne faisait que durée, et surtout il n'avait pas prévu qu'il
serait aussi seul dans cette vision. Il se résignait à secouer la tête en
relevant son filet. Comme si ces instants de réflexions devenaient auprès de la
mer quelques confessions !
Le temps passa ainsi, lorsqu'un jour, un juif originaire de
Bougie en Algérie, vint lui demander ces services. Des personnes de l'autorité
portuaire l'avait dirigé vers Mustapha. Ce négociant était à la recherche d'une
personne susceptible de lui assurer un approvisionnement en sardine une fois
par semaine. Le paiement était garanti dés le chargement sur le camion
effectué. Après s'être entendu sur le prix de la caisse, Mustapha réclama
l'équivalent de cinq cents caisses de sardines comme avance.
Le négociant juif regarda Mustapha surpris en lui disant "
Mais c'est l'équivalent de la transaction ". Mustapha lui répondit "
Dites-moi ! Qui voudra de cinq cents caisses de sardines une fois sur le camion
" Pris de cours par ce raisonnement simpliste mais limpide de bon sens, le
négociant éclata de rire, et accepta de payer la totalité. Le lendemain, après
avoir perçut la somme, Mustapha se mit au travail pour préparer la pêche pour
la date prévue. Il passa chez tous les pêcheurs de sa connaissance qui avaient
des petits bateaux de pêche. Il réunit assez d'embarcations pour pêcher les neufs
tonnes de sardines. C'est ainsi, que très tôt à l'aube du jour fixé, le camion
du juif parqué sur le quai, la petite flotte sortie du port. En fin de matinée,
le camion était chargé, les pêcheurs satisfaits de ce profit inespéré. Mustapha
acquis une certaine estime de la part de ces pauvres gens qui n'espéraient
qu'une sortie bénéfique en mer.
Des mois passèrent ainsi, une fois par semaine le juif venait
chargé son poisson, il était rare que Mustapha manqua à ses engagements. La
fois ou le juif venait et ne trouvait pas sa marchandise, à cause du mauvais
temps ou autre, il repartait sachant que la semaine prochaine elle serait au
rendez-vous. Une bonne relation s'était instaurer, le juif payait bien et
Mustapha était loyal et le poisson de qualité. Mustapha réalisait d'assez bons
bénéfices sur ces pêches, après avoir donné la part aux autres marins. Cette
embellie dans sa vie professionnelle coïncidât avec l'indépendance du Maroc,
cette indépendance qu'il espérait tant comme des millions de Marocains qui
virent leur nation maltraitée et leur histoire amputée de plusieurs années de
liberté. Depuis la guerre, déjà, il en rêvait de cette indépendance, de cette
liberté que le sergent américain lui relatait, cette liberté que l'équipage
italien avait perdue avant la guerre, cette liberté qu'avait préféré le Père
Lahcen. Cette liberté tenait dans ces deux signes que le technicien breton de
Safi lui avait déchiffrer "R.F. ".
Il savait depuis longtemps que ces signes disparaîtraient du
Maroc pour être remplacé par une date qui fleurira à tous les coins de rue, sur
les places, dans les mémoires, le 2 mars 1956. Le négociant juif venait
habituellement, il doubla même le nombre de rotations. Ce qui permit à Mustapha
de multiplier par deux son profit. Mais après maints calculs, il décida qu'il
valait mieux à présent acheter un bateau et vendre sa propre pêche. Il hésita
en pensant à la petite embarcation qu'il avait acheter après guerre. Mais,
cette fois-ci le vent semble avoir bien tourné. C'est ainsi, qu'il ne tarda pas
à faire l'acquisition d'un bateau, un petit sardinier de fabrication locale,
devant provenir d'Essaouira, et dont les membrures portaient les stigmates de
la hachette du charpentier.
Mais au yeux du jeune patron, il paraissait solide, et maniable.
Ce petit bateau n'avait aucune cabine, seules quelques planches sommairement
clouées délimitaient l'espace réserve à la barre, et juste derrière elle
l'emplacement du moteur. La cale était assez volumineuse pour une petite pêche.
Il projeta même de la diviser à mi-hauteur, ainsi il consoliderait la coque, et
il permettrait à son poisson de ne pas souffrir. Le mat principal portait une
toile badigeonnée à l'huile de lin, et semblant avoir souffert aux vu des rapiéçages.
Mustapha ne recherchait ni le confort, ni l'esthétique. Son ami M'Barek lui
trouva un petit moteur diesel de marque MAN de 80 CV, qu'il remit en état de
marche. Quand M'Barek demanda à son ami comment il allait appeler le bateau
celui répondit tout simplement "Mustapha !. En cas de malheur, un de nous
flottera ! ". L'équipement et le calfeutrage lui coûtèrent une petite
fortune pour l'époque, mais il voulait mettre à son profit l'efficacité d'un
bon filet neuf. Il réunit sans peine un petit équipage de marins, et commença à
sortir pour la sardine et l'anchois. L'expérience qu'il avait de la mer lui
offrit l'occasion d'effectuer d'assez bonnes pêches, à la grande satisfaction
de l'équipage, car à trente-quatre ans il était l'un des plus jeunes patrons-pêcheurs
marocain au Maroc.
Aux fils des marées les hommes reconnurent ses mérites. Car ce
jeune patron leur permettait de toucher d'assez confortables parts, ce qui
n'était pas le cas de tous les équipages. Les armateurs reprenant l'activité
après les années de guerre confiaient leurs bateaux à de nouveaux raïss
connaissant encore mal la côte de la région de Casablanca. Il ne laissait aucun
coin, pêchant à quatre miles de la côte, à la hauteur de Temara, de Dar Bouazza
et de Sidi Abdelrahman.
Il s'inspirait beaucoup de tous les patrons qu'il avait
rencontré et surtout de Dominique l'Italien. Comme eux il était constamment à
l'écoute de la mer, décelant le moindre signe annonciateur de pêche ou de
grains redoutables. Ses partenaires à plumes qu'étaient les mouettes ne
manquaient pas de lui signaler la présence des bancs de poissons par leurs
rondes incessantes. Leurs plongeons soudains dans la mer pour happer un poisson
confirment la localisation du banc. Il apprit aussi à détecter les zones ou le
plancton était en abondance et traçait la route de la sardine et de l'anchois.
En réalité il existe autant de méthodes qu'il y a de "raïss ", en
effet ce genre de pêche requiert une grande expérience, une connaissance réelle
des zones de pêche, des courants, des vents, du matériel et surtout des mœurs
de chaque espèce de poissons. La pêche est un des métiers où sa pratique
dépendait surtout plus de l'expérience que dans tout autre domaine. Lors des
premiers mois de pêche, il se surprit des quantités incroyables de poisson
qu'il y avait au large de Casablanca, comme si les longues années de guerres
n'avait profiter qu'à la mer.
Et c'était vrai, la guerre mondiale a totalement désorganiser
les grosses flottes de pêches, seul subsistait par-ci, par-là, une petite pêche
vivrière exercée très prés des côtes. Il apercevait des bancs impressionnants
par leur masse et leur étendue. Il rageait parfois de ne pouvoir faire de plus
grosses prises. Il ne pouvait entreposer dans sa cale à peine trois tonnes de
poisson. Il aurait voulu parfois privilégié la pêche au thon à celle de la
sardine, mais ce n'était pas possible pour la simple raison que la pêche au
germon, comme pratiquée sur le Vikriou, n'était possible que pendant l'été, car
elle l'anchois remontait en surface et le thon transite dans les parages.
Mustapha jubilait lorsque l'occasion se présentait, car il était assuré d'une
bonne vente qui couvrait largement plusieurs marées ordinaires. C'est un jour
en pêchant l'anchois
que le jeune raïss fit une observation pour la moins étonnante.
En effet, il devait être au alentour de midi, par une
belle journée du mois de juin, le bateau se trouvait au-dessus d'un énorme banc
d'anchois, des thons remontant vers le Nord avaient encerclé celui-ci et
l'attaquaient de toutes parts. La mer ressemblait à une colossale marmite que
l'on portait à ébullition. L'immense boule argentée que constituait le banc
d'anchois, en formation serrée et dense, semblait flotter à la surface. En
dessous des dizaines, des centaines de thons semblaient comme une main
gigantesque pousser vers le haut cette masse grouillante. Des milliers
d'anchois se trouvaient ainsi exposés à l'air libre et aux ardeurs du soleil,
changeant rapidement de couleur. De l'aspect vif argent les anchois se trouvant
en surface brunissaient. Tout l'équipage assistait silencieux et émerveillé à
ce phénomène, le soleil brûlant conjugué à l'effet de loupe dû à l'eau de mer
grillait littéralement l'anchois vivant. Sa peau fine ne pouvait pas le
protéger de cette exposition forcée.
Mustapha BOUZARGTOUN avait pour réputation de ne pas venir
bredouille de sa pêche et de bien choisir les jours de sorties en mer. Très peu
de gens savaient qu'en fait Mustapha ne faisait qu'à se fier au comportement de
quelques carpes. Il a constaté que ces poissons selon le temps nageaient soit à
la surface, soit au contraire ils se tapissaient contre le fond, à l'abri de
quelques pierres décoratives. D'après ces observations, il en a déduit que la
nature les avait dotés d'un tel degré de perception Il se servait de la
réaction de ces poissons comme d'un baromètre.. C'est en se basant sur ces
observations que Mustapha décidait de sa sortie en mer ou non. Le plus curieux
était que la plupart des capitaines avait pris l'habitude de se fier à son
instinct
. Des gens disaient de lui qu'il détenait un don qui le
disposait à faire de bonnes pêches. Lui pense que les hommes de l'équipage en
rajoutaient quand ils narraient leur journée de labeur, assis au fond d'un
café. Il connaissait très bien la délectation que les marins ressentent après
une journée de combat avec la mer. Par ces récits exagérés, parfois à
l'extrême, ils ne font qu'expulser tout ce qu'ils ont pu contenir comme émotion
quand ils étaient sur une frêle coquille dans l'immensité de la mer avec pour
seuls témoins, le ciel et les oiseaux. Il ne faut pas croire que la pêche est
un métier facile et sans danger, à chaque sortie en mer, les marins mettent
leur vie entre les mains du destin. Le fait d'aller au large, dans un bateau,
n'est pas de tout repos. Même le marin le plus téméraire sent l'angoisse
s'installer en lui, l'activité est le seul moyen efficace pour se débarrasser
de cette sensation oppressante. Le danger subsiste à chaque instant, de jour
comme de nuit, par mer calme comme par mer agitée.
Une fois, lors d'une pêche au large de Dar Bouazza, la mer qui
toute la journée était paisible, subit un changement soudain et imprévisible.
Mustapha avait remarqué la disparition des oiseaux dans le ciel. C'est ainsi,
qu'il releva le filet avec le peu de poisson qu'il contenait. Et il avait bien
fait. En effet, en l'espace de quelques minutes de hauts nuages noirs ternirent
le ciel, plongeant le paysage dans une épaisse pénombre. Très vite, des éclairs
impressionnants déchirèrent le ciel. Un spectacle grandiose et terrifiant à la
fois, en effet la réflexion de ces éclairs dans l'eau semblait embraser toute
la mer. Le vent commença à se renforcer, rendant la mer houleuse, les vagues
devenaient de plus en plus hautes, plus menaçantes. Le ciel était devenu
d'encre, sous un grondement de tonnerre la pluie tomba drue et forte. Le bateau
devenait ingouvernable, il subissait les assauts de la mer, ballotté entre le
creux et la crête des vagues. Mustapha s'efforçait de maintenir le devant du
bateau face aux vagues, mais il du se rendre à l'évidence, les éléments étaient
les seuls maîtres.
Dans cet enfer, Mustapha et ses onze hommes formant
l'équipage, s'accrochaient à tout ce qui était à portée de leur main, jusqu'à
s'en meurtrir les doigts. L'eau du ciel se mêlait à celui de la mer, des
trombes d'eaux dévalaient sur le pont dans des craquements sinistres.
Maintenant ils étaient dans le creux d'une véritable tempête. Des bourrasques
violentes s'abattaient sur eux, dans le noir ils entendirent un craquement, le
mat de gréement venait de rompre à sa base, une brèche de quarante centimètres
de diamètre sur le pont apparu. Le mat se coucha lentement vers l'avant du
bateau, retenu par les filins. L'équipage réfugié vers l'arrière du bateau, se
mit à prier croyant sa dernière heure venue. Un mur d'eau d'une hauteur de
quatre mètres allait s'abattre sur eux, par le travers. Mustapha vira à droite
et, grâce à dieu, réussit à manœuvrer de main de maître. Il tourna la proue
face à la prodigieuse paroi liquide où elle s'enfonça comme un couteau. La
masse d'eau vint s'écraser sur le pont faisant frémir homme et coque. Le bateau
émergea de l'écume, Mustapha appela deux gars et les posta à la manœuvre de la
pompe manuelle. Il fallait avant tout refoulé cette eau qui
s'engouffrait.
Mustapha après avoir calé la barre, et s'approchant de la
pompe constata avec stupeur que les quantités d'eau qui s'engouffraient dans la
cale dépassaient largement le débit de l'eau pompée. Sans perte de temps et
avec un sang froid remarquable, il ordonna à trois de ses hommes de s'asseoir
dos à dos, pendant une heure sur le trou laissé par la cassure du mât. Les
hommes s'assirent dos à dos sur la brèche, et se solidarisèrent en se tenant
les jambes. Ainsi, faute d'autres moyens, ils colmatèrent de leurs chairs le
trou d'eau en se relayant durant neuf heures. A l'aube la tempête et la mer
s'apaisèrent enfin, comme si cette nuit n'avait été qu'un cauchemar. Mais les
blessures, les chairs meurtries par le froid et la violence des lames, les
mains couvertes d'ampoules pour avoir trop serrer prise, les visages hagards et
les yeux de la peur attestaient de la réalité et de la souffrance.
Les premiers reflets du soleil éclairaient le port de Casablanca
quand les marins débarquèrent, éreintés mais heureux et reconnaissants envers
le Tout Puissant. Ils avaient tous remportés ce combat titanesque avec les
éléments déchaînés.
Encore une fois, les marins comprirent que leur vie dépendait de
la grâce divine qui a su apaiser à la fois la mer, les vents et redonner espoir
aux marins pour affronter ce péril. La mer ne l'a point abattu, les péripéties
comme celles qui viennent d'être décrites sont devenues pour lui monnaie courante.
Le fait de dépasser des dangers comme celui-ci, d'en sortir sain et sauf,
devient pour lui une force qui lui servira à affronter d'autres situations. Sa
générosité l'oblige à faire passer cet enseignement à ses proches et à son
entourage professionnel. Chaque instant pénible de la vie, chaque incident,
chaque problème ne sont que des écueils qu'il faut éviter mais aussi qu'il ne
faut pas oublier car un jour où l'autre on se retrouvera en face de ces mêmes
obstacles.
Le premier Mardi du mois de mai 1931, Mustapha gardera en sa
mémoire ce jour si attendu. En effet, il avait réussi à embarquer grâce à la
complicité du vieux Lahcen. Ce dernier avait servi la veille un repas à un
marin venant de débarquer au port de Safi. Il faisait partie de l'équipage d'un
sardinier venant tout droit de Bretagne, en cabotant d'un port à l'autre.
D'après le marin, qui paraissait être en manque de conversation après son
périple en mer, le bateau avait été envoyé de Casablanca afin d'assurer l'approvisionnement
d'une des conserveries françaises de Safi. Une partie des marins avait été
recrutée dans le port de Mazagan, seul le mécanicien et le raïss était de
Casablanca.
Le marin tout en mangeant un délicieux ragoût de congre,
demanda au Père Lahcen si celui ne connaissait pas un adolescent qui aimerait
travailler pendant la campagne de pêche. Le vieux lui avait dit qu'il avait
justement le gars qu'il fallait, que c'était un gamin travailleur malgré son
air chétif, il ne paraissait pas ses treize ans, mais qu'il avait déjà
travaillé à bord d'un bateau. Mustapha en apprenant le soir même la nouvelle ne
cacha pas sa joie, mais celle ci se dissipa très vite. En effet, il n'avait pas
l'âge réglementaire, il n'avait même pas dix ans. Le père Lahcen le rassura
"Écoutes ! Parfois il faut oser ! D'ailleurs tu es costaud pour ton âge, a
treize ans je n'avais ni la taille de tes épaules, ni ta vivacité d'esprit ! Et
fais-moi confiance, j'ai parlé au gars de Mazagan, Driss, où plutôt c'est lui
qui m'a parler, tellement il cause. Bref, il t'aideras à faire ta place !
C'est ainsi que ce Mardi là, à cinq heures du matin, le jeune
Mustapha se retrouva au pied du " Bonitoire". Durant une bonne partie
de la nuit, il avait répéter le nom du bateau "LE Bonitoire", comme
une incantation, il ne voulait oublier le nom du bateau devant lequel il devait
rencontrer Driss. Dés trois heures du matin, il s'était levé pour s'habiller
sans un bruit et quitter la maison, avant de refermer la porte il se ravisa, et
partit enfiler une vieille veste qu'il n'a porté qu'une fois lors de sa rentrée
à l'école, par-dessus il remit la djellaba de laine. Certes le froid de l'aube
printanière était vif, mais Mustapha s'était vêtu de la sorte pour une autre
raison. D'ici quelques minutes son père allait se réveiller pour faire ses
ablutions.
Le gardien du pâté de maison fut surpris de le voir si matinal.
"Bonjour gamin !Où vas-tu à cette heure! Ne me dis pas que tu vas toi
aussi travailler à l'usine des Européens ! Après les hommes, les femmes
maintenant ils tuent à la tâche même les enfants ! Mon Dieu où va-t-on ?
Mustapha savait où il allait. Mais ce qu'il ne savait pas c'est que cette
heure, l'heure où même les démons vont se coucher, serait celle qui comme un
rituel, fixerait ses rendez-vous avec la vie de la mer. Durant toutes les
années qui suivirent il ne faillira jamais à la règle. "Le Bonitoire"
n'était pas difficile à reconnaître aux milieux des autres embarcations malgré
la faible clarté de l'aube. Il était comme lui avait décrit le père
Lahcen.
C'était un magnifique coltre de douze mètres à la coque rouge
ceinturée d'une large bande blanche. La cabine en bois vernis et munie d'une
large baie vitré, trônant en arrière sur pont était ce qui à première vue le
différenciait des autres bateaux à habituellement présents dans le port. En
effet la plupart des embarcations motorisées mouillant dans le port de pêche
avaient une timonerie à ciel ouvert, et dont la seule protection des ardeurs du
soleil et des rares mais violentes averses était une simple toile était tendu
au-dessus du poste. Seul les deux sardiniers affectés récemment aux
conserveries portugaises avaient une cabine aménagée dans la cale, et dont le
sommet dépassait à peine d'un mètre du niveau du pont. Derrière la cabine, deux
petites barques fraîchement peintes étaient calées contre les bords de la
poupe. Au-dessus de la cabine, Mustapha remarqua une plaque ovale en cuivre sur
laquelle était gravée une ancre entourée de deux signes énigmatiques. Il
reconnut les couleurs du drapeau français sur une plaque en bois peint, bien
mise en évidence et solidement clouée sur le toit de la cabine. Le bateau était
en bois, et de nombreux ouvrages métalliques lui conféraient une apparence de
grande solidité.
L'œil avisé du garçon remarqua les deux rangées de lames en
acier cintrées dont étaient cerclé la coque, une véritable armure pour
affronter les coups de boutoirs d'aciers de la mer. Même l'étrave était
protéger par une épaisse pièce métallique munie d'un orifice dans lequel un
anneau d'acier était serti. Le mat principal, d'une hauteur de sept mètres, se
dressait à l'opposé de la cabine, il supportait tout un enchevêtrement de
filins et une voile enroulée, certains de ces cordages rejoignaient un mat plus
petit, installé derrière la cabine.
Mustapha interrompit sa contemplation, une voix étrangère
l'interpellait de son prénom. Il se retourna pour apercevoir venir vers lui,
quatre hommes emmitouflés dans leurs épaisses djellabas de laines écrues. Le
plus petit des quatre lui dit "Bonjour ! Tu es à l'heure, c'est déjà une
bonne chose. " Après avoir toisé du regard le garçon, il ajouta " Le
vieux Lahcen, m'a parler de toi. Vraiment à écouter le vieux Lahcen, je
m'attendais à trouver un nain ? il éclata de rire, entraînant le fou rire
général. Même Mustapha riait de bon cœur, le coup de la veste avait marché, il
sentit que c'était gagné pour lui.
Driss, le bavard se présenta en premier, puis le prit par la
main et lui présenta le mécanicien "C'est M'Barek, le roi de la mécanique
dans Casablanca, aussi noir que le cambouis dans lequel il nage, mais au cœur
blanc comme ses dents!" Lui, c'est Omar et son cousin Miloud, deux bons
pêcheurs de Mazagan, comme moi. J'espère que l'on va bien travailler
ensemble" Mustapha s'enquit du raïss, il avait hâte de passer l'épreuve du
premier contact avec le "seul maître à bord". Ces marins n'ont
jusqu'à présent pas fait allusion à son âge, mais en sera-t-il de même avec le
"raïss".. Driss lui apprit que le raïss serait absent quatre jours,
il était parti chercher deux ou trois autres gars. Mustapha fut à la fois
soulagé et agacé par cette nouvelle. M'Barek proposa au groupe d'aller
déjeuner, le froid commençait à se faire sentir, la brume humide et pénétrante
de cette aube printanière venant de la mer commençait à envahir la ville. Driss
leur indiqua un petit café qu'il avait repérer en venant.
C'est ainsi, qu'ils se dirigèrent tous les cinq vers la sortie
du port de pêche, en silence afin de ne pas aspirer l'air trop frais du matin.
Il était cinq heures et demie du matin et la petite ville de Safi commençait à
revivre une autre journée au rythme de la sardine. Quatre jours passèrent avant
le retour du raïss. Mustapha s'était familiariser avec son nouveau poste de
moussaillon. Les quatre marins appréciaient sa spontanéité, et son courage au
labeur. Dés le premier jour, il s'attela au nettoyage du bateau de la cale
jusqu'au pont, seule la cabine ne put être balayée et nettoyée. Le raïss en
avait fermé la porte.
Dans la cale éclairée uniquement par un filet de lumière passant
par l'écoutille ouverte, et où régnait une légère odeur de bitume mêlée à celle
de la vieille saumure il fut intrigué non seulement par le volume important du
compartiment affecté au poisson, mais aussi par la présence de trois énormes
barils de bois, soigneusement liés au "pied de mat", contre eux
étaient amoncelés des filets recouverts d'une bâche. Mustapha palpa un coin du
filet, il était fait d'un fil solide, certainement du coton. Il remarque qu'il
y avait trois sortes de filets, la taille des mailles était différente. Driss
qui descendait dans la cale, un seau d'eau à la main, remarqua sa curiosité et
lui dit " Ça c'est le matériel de pêche que les Français ont envoyé avec
le bateau. Ces tonneaux sont pleins d'œufs de bacalao, la
morue, les Portugais raffolent de ce poisson. Le secret pour remplir
de sardines cent cales comme celle-ci."
Mustapha remercia Dieu de l'avoir fait rencontrer ce marin
bavard. Il réfléchissait déjà sur les moyens de mieux mettre à profit le défaut
de Driss pour lui soutirer de précieuse information. Il n'oublierait jamais
l'enseignement du père Lahcen et de sa pelote miraculeuse. Après avoir fini de
briquer la cale, il remonta sur le pont M'Barek le mécanicien en riant fit
remarqué à Mustapha qu'il avait de la peinture bleu sur le visage. Driss qui
remontait derrière lui lança " Tu as certainement touché les filets, c'est
de la teinture." Étonné Mustapha regarda songeur ses mains.
Le jour suivant, Mustapha eu l'occasion de montrer aux marins
ses talents de pêcheur. Tôt le matin il partit au pied des falaises au nord de
la ville, sur les rochers martelés par les vagues, muni de sa canne à pêche et
de son panier. Vers neuf heures du matin, il revint sur le bateau tout
essoufflé, son panier plein à craquer. Il avait réussi grâce à la pelote à
prendre quatre gros sars, deux loups et un magnifique marbré. A la vue des
beaux poissons, arqués par leur dernier soubresaut, figeant ainsi toute leur
vigueur et fraîcheur dans la lutte pour la vie, les quatre marins, formant un
cercle sur le pont du bateau, restèrent muets.
Omar et son cousin Miloud prirent la canne, et inspectèrent la
monture. Omar observait le fil, et Miloud tenait un des hameçons entre le pouce
et l'index et l'observait comme s'il s'agissait d'un louis d'or. "Qui t'a
préparé cette ligne ?" Demanda Miloud. Mustapha répondit "Moi. J'ai
vu comment le père Lahcen avait fait. Alors j'ai eu l'idée de monter un autre
hameçon un plus haut, comme cela je peux faire des doublées. J'ai remarqué que
mon fil était assez résistant, et j'ai une bonne canne. Je ne la laisse jamais
au soleil longtemps, et parfois je l'entoure de vieux journaux trempés pour lui
rendre sa souplesse" .
Les quatre compères se regardèrent perplexes silencieusement.
Omar demanda "T'as déjà travailler avec des Espagnols ou des Français
?" Mustapha répondit en riant" Non ! Pourquoi ?" Driss qui
d'habitude ne se privait pas de la parole, la prit enfin "Tu as mis
combien de temps pour prendre cette fortune ?" Mustapha répondit
"J'étais sur place à six heures du matin, une heure pour revenir, heu ça
fait combien ?" M'Barek répliqua " Deux heures !". Tu sais gamin
tu iras loin.! Ton poisson vient juste de sortir de l'eau et il parle pour toi
". Mustapha leva les yeux vers M'Barek et l'entendit crier, "Omar,
nettoie le poisson, Driss va acheter les légumes et les épices, Miloud tu feras
la cuisine et moi, je m'occupe du thé, de vaisselle, et de l'ambiance.
Aujourd'hui ! Mousse Mustapha est notre raïss". Driss lui demanda la
nature de l'appât qu'il avait employé. Mustapha tarda avant de répondre
"Oh ! Des filets de sardine. " Il ne voulait pas dévoiler entièrement
son secret à Driss, il était trop bavard. Il s'était permis ce demi-mensonge,
il n'avait fait que perfectionner l'astuce du Père Lahcen. Pour cela, il avait
utilisé un deuxième trident, confectionné exactement comme l'avait fait le père
Lahcen, non sans mal, il l'avait monté à une vingtaine de centimètres au-dessus
du premier hameçon supportant la pelote. Il y avait accroché un lambeau de
chair de sardine.
M'Barek lança à Driss " Eh ! Je crois que Mustapha t'a fait
un superbe cadeau aujourd'hui, tu vas avoir de quoi parler pendant
longtemps". Driss agacé ne trouvant rien à redire, enleva son bonnet de
laine et encore pensif se gratta la tête. Ces trois compagnons éclatèrent de
rire, ils furent rejoint dans cette hilarité par Mustapha, heureux de se sentir
accepté et reconnu et même par Driss le Bavard. Au fur et à mesure qu'il riait,
le brave M'Barek, riait davantage, de sa voix rauque. Mustapha se souvint avoir
reconnu en lui le jovial tirailleur sénégalais de la réclame qu'il avait vu
dans l'épicerie du vieux Jacob, prés de la place R'Bat. Le repas délicieux
préparé collectivement, tâche où excellent les hommes éloignés de leur famille,
fut pris assis sur une natte déroulée sur le pont.
La journée s'écoula ainsi sur le pont, à l'abri de la petite
voile que Driss avait déployé en guise de parasol, et devant une théière
intarissable, entre les rires et les conversations, dans un sentiment de joie
partagé. Une image qui restera gravée à jamais parmi les bons souvenirs de la
vie, cette fin de soirée sur un cotre, dans le port de Safi, en compagnie de
nouveaux mais bons amis. Ces gens de la mer étaient simples et authentiques,
comme si le travail sur l'océan les avait forgés sous le même feu. Les hommes
étaient différents, avec leur tempérament, leur qualité, leur défaut, mais les
sentiments humains, au travers de cette communion autour d'un verre de thé, en
parlant de tout et de rien, les liaient comme la fusion lie l'or au plomb. Là
encore, cette alchimie mystérieuse était présente, et attractive tel l'aimant.
Plusieurs fois Mustapha se disait qu'il était temps de rentrée, mais il
s'attardait à chaque fois pour suivre la conversation avec intérêt et
enthousiasme comme l'élève dans sa matière favorite.
Il ne voulait pas perdre une seule bribe, car pour lui
c'était ça l'école, la vie au quotidien, pratique et simple. Il avait besoin de
choses vécues, concrètes, palpables et non de la théorie avec ses supports
rigides qu'étaient l'écriture et la lecture. Peut-être par paresse, par
facilité ou par ses facultés de saisir et de retenir qu'il s'était adapté à
cette transmission du savoir par l'oral. Le meilleur de l'enseignement ne nous
a-t-il pas été transmis oralement par nos ancêtres ? De telles conversations
lui permettaient de d'avoir des notions d'histoire, de géographie, mais surtout
de connaître la vie de la mer, ses plaisirs, ses dangers, ses mystères et ses
légendes. Driss racontait la mésaventure qu'il a connu avec une jeune fille des
environs de Mazagan, qu'il s'était juré d'épouser, mais les parents en
apprenant que le prétendant était un pêcheur se refusèrent à lui fiancer.
Les peurs du lendemain, et la particularité de ce métier son
ingratitude comme si le marin était condamné à cette malédiction millénaire, la
précarité. A entendre Driss et même ses amis le travail de la mer était sources
parfois de beaucoup de gain, mais c'était aléatoire, parfois une bonne pêche et
après une longue période de vache maigre. Seul M'Barek se disait satisfait de
ce métier, quand il ne navigue pas il travaille dans son petit atelier de mécanique
qu'il partageait avec son beau-frère, prés de Bâb El Marrakech. Avec l'afflux
des Européens, ils commençaient à avoir une clientèle. Il répare un bicyclette,
une Citroën, un vieux moteur "Abeille" d'une pinasse., tout leur
était bon et les aidait à faire quelques économies. Avec son double métier,
M'Barek espérait acheter un autre local plus grand, car avec l'augmentation du
trafic portuaire, les camions devenaient de plus en plus nombreux, alors il lui
faudrait de la place. Il serait rester des heures assis en plein air, ballotté
par les remous de la marée montante, à écouter ces gars bâtir leur espoir et
leur avenir au gré du bon vouloir de la mer. Mustapha croyait dur comme faire
qu'il pourrait un jour, encore une fois, forcé les choses.
Il était déjà tard, Mustapha devait rejoindre la maison
familiale. En partant M'Barek lui dit que demain il entreprendrait le nettoyage
du moteur, et qu'il aurait besoin de lui. Mustapha, enthousiasmé par l'idée de
découvrir autre chose, promit de venir très tôt. Ils s'étaient retrouver dés
sept heure du matin sur le pont du "Bonitoire". M'Barek s'était
couché à la belle étoile, sous une épaisse toile cirée. Après avoir bu un verre
de thé et mangé un bout de pain arrosé d'une huile d'olive délicieuse, ils
descendirent dans la cale.
Le temps de s'habituer à la pénombre il aperçut Omar, Miloud et
Driss allongés sur les filets bleus qu'il avait aperçut le premier jour, prés
des barils. M'Barek s'approcha de la paillasse, et tira la toile "Eh ! Les
gars debout ! Vous avez oublier que le raïss vient aujourd'hui! Vous le
connaissez. Il a horreur que l'on utilise ses filets pour autres choses que la
pêche. Ces français vont finir par le rendre fou avec leurs idées sur le
poisson et la pêche."
Mustapha avait ouvert les oreilles à ce monologue, il se
devait d'en savoir plus long sur ces Français, là encore il pensa à Driss.
M'Barek s'était dirigé au fond de la cale, en dessous de la cabine, il alluma
minutieusement une lampe à pétrole suspendu à une solive. Mustapha apercevait
maintenant un coffre en bois devant lui, d'ou émergeait un tube en fer de gros
diamètre. M'Barek desserra à l'aide d'une pince deux écrous maintenant un lourd
couvercle. Après avoir désolidariser le tuyau du couvercle, il releva celui et
le confia à Mustapha. Celui-ci se cala fortement contre la paroi de la coque,
pendant que le mécanicien se mit à plat ventre pour plonger sa main vers le
fond du petit espace. Mustapha aperçut le moteur. M'Barek exprima sa
satisfaction quand il constat que le petit local était sec. Il craignait
toujours pour cette partie du bateau, non pas qu'elle renfermait son outil de
travail, mais tout simplement qu'il craignait pour sa vie, et celles de ses
amis de labeur.
Il expliqua à Mustapha que les risques de fuite étaient beaucoup
plus grands à cause de l'arbre de l'hélice qui ressortait prés de la ligne de
flottaison. Tout comme l'étanchéité du palier qu'il devait contrôler plusieurs
fois par jour, et qu'il fallait savoir entretenir, et réparé en cas de
problème, il avait pour tâche d'assurer la vie du moteur. Il devait être
capable de le démarrer par n'importe quel moyen et par n'importe quel temps.
C'est l'hiver qu'il connaissait le plus de difficulté pour le faire tourne, à
cause de l'humidité. Le mécanicien parlait au fur et à mesure qu'il dévissait,
essuyait, et revissait des pièces de formes et de tailles différentes. Mais
Mustapha ne s'ennuyait pas, il tentait de synchroniser les paroles du
mécanicien avec les actions et les pièces qu'il manipulait. M'Barek se
plaignait de la qualité de l'essence qui était commercialisé depuis quelque
temps. Elle était trop grasse, et encrassait tout le moteur.
D'après M'Barek ce moteur "Abeille" que Mustapha
nommera "A;B" durant toute sa vie, était assez puissant pour les eaux
marocaines, il faisait prés de trente chevaux. En Bretagne, où a été construit
le bateau, sa faible puissance ne lui permettait pas n'importe qu'elle pêche. Les Français
de la conserverie, avaient décidé de les envoyer dans les mers plus
calmes du Maroc. M'Barek demanda à Mustapha de lui passer un pot de graisse.
Celui-ci lui rapprocha de la pointe du pied, tant l'endroit était exigu.
M'Barek lui montra son index imprégnée de graisse "Tu vois petit ! Nous
les marocains nous avons nos marabouts, nos sorcières, nos préparations pour
conjurer le mauvais sort, les Français, eux ils ont la graisse." Après un
rire caverneux, il ajouta" C'est un Marseillais à qui j'ai réparer
l'essieu de sa Panhard, qui m'a dis ça. Vaut mieux prévenir que guérir,
rappelles-toi de ça gamin !". A ce moment là on entendit la voix de Driss
"Eh ! Mustapha monte le Raïss El Mahjoub veut te voir ! "
Pendant un très court instant Mustapha sentit quelque chose au
creux de l'estomac qui lui rappela une nuit agitée en mer.
Le Raïs El Mahjoub était de la même trempe que la plupart des
raïs que Mustapha croiserait au cours de sa vie. Des hommes renfermés sur
eux-mêmes, comme si leur fonction leur faisait porter le fardeau de toute la
terre, et les obligeaient à ce jeu de rôle que Mustapha perçut dés son premier
contact avec le Raïss. Ces gens étaient austères mais avaient bons cœurs, comme
s'il s'interdisait de montrer leur vraie émotion. Ils restent de glace,
imperturbable dans leur pensée. C'est l'effet que Mustapha avait eu.
Il n'a à aucun moment laissé percevoir ce que Mustapha craignait
le plus, une réaction à le voir trop jeune pour prétendre être mousse. Le Raïss
tout en roulant et déroulant un chapelet autour de son index, le dévisageait et
regardait ses mains et ses joues pleins de cambouis, et fini par dire
"Mustapha ! Tes amis m'ont parlé de toi, surtout Driss qui m'a dit que tu
as déjà naviguer, ce dont je doute. Mais je crois que tu as envie d'en découdre
avec la vie. Si la mer te laisse cette chance, tu ne va pas chaumer
moussaillon". Mustapha sentit une main s'abattre sur son épaule, mais
cette fois c'était celle de M'Barek qui remontait de la cale "Le raïss a
fait un bon choix, c'est le premier qui ne laisse pas la trappe du moteur
m'écraser la main" Quatre jours se sont écoulés depuis que Mustapha est
devenu mousse sur le "Bonitoire". Il s'était accoutumé à la vie à
bord, et tout l'équipage l'avait adopté facilement. Ils l'avaient facilement
intégré parmi eux dans leurs longues heures de travail. Mustapha se rappela que
le premier jour que le "Bonitoire" avait appareillé il a été frappé
par la façon que ces gens de la mer travaillaient, chacun s'appliquait à ses
diverses tâches, sans nulle précipitation comme si chaque action avait été
mille et une fois concertée et répétée.
Le Raïss au grand étonnement du moussaillon intervenait que très
rarement, par un ordre bref en direction de l'équipage. Il avait remarqué que
le raïs jetait constamment un regard vers le ciel, en direction de la mer et de
la côte. Il le surprit entrain d'observer un vol de deux mouettes effectuant un
formidable vol plané, porté par le vent marin. Ensuite, il vit le raïs prendre
dans sa cabine un grand registre noir et y noter quelque chose. Un quart
d'heure après, il lança un appel à M'Barek qui se trouvait dans la cale.
Aussitôt, Mustapha reconnu les lancées vaines du moteur, accompagnées d'un
lourd panache de fumée noire. M'Barek ne réussit à démarrer le moteur qu'au
bout de la troisième reprise, ses jurons parvenaient jusque sur le pont.
Mustapha s'était choisi un coin d'où il pourrait assister aux manœuvres sur le
bateau sans gêner les huit marins.
Assis au creux de l'une des annexes, il entendit le
vrombissement du moteur, aussitôt suivi par un panache de fumée noire. Dés que
le moteur tourna à son régime normal, il perçut le cliquetis du clapet coiffant
le tuyau d'où s'échappait maintenant la fumée plus claire par bouffées successives.
Le marin resté à terre pour détacher l'amarre retenant le bateau au quai,
remonta lestement sur le pont. Le Raïss dans sa cabine manœuvra la barre, et le
bateau s'éloigna très lentement du quai en décrivant une courbe dans le bassin
dégagé des ses embarcations hétéroclites. Pratiquement tous les pêcheurs
avaient déjà quitter le port à bord de leurs frêles embarcations. Nombreux ceux
qui utilisaient les rames jusqu'à leur sortie du bassin, car malgré les voiles,
elles n'avaient pas suffisamment de vitesse pour contrée la force des vagues et
des vents contraires. Certaines équipes de pêcheurs utilisaient l'une de leurs
embarcations motorisées pour tracter tout un chapelet de barques diminuant
ainsi les peines de leurs collègues.
Mustapha regardait la terre s'éloignait. Il respira profondément
comme s'il changer d'air une fois pour toutes. Il en avait tellement rêvé de ce
jour. Driss était à ses côtés, et bizarrement il ne disait mot, il en était de
même pour les autres marins. Tous semblaient être là et nulle part, les yeux
vitreux, semblant fuir mutuellement le regard de l'autre. Comme si le charme du
départ les avait aussi subjugués ! . Mustapha sentit à ce moment là une grande
solitude, tant l'atmosphère était grave alors que lui bouillait d'envie d'éclater
de joie ce grand jour. Il avait, déjà, ressenti une fois la même sensation de
recueillement, c'était lors d'un enterrement. Il comprit que ces braves gars
faisaient leurs adieux. Chacun avait une pensée envers une famille, des êtres
chers, une maison, une terre. Il comprendra plus tard, quand il se sera bien
imbibé de tout l'esprit qui est propre à cette communauté de marins, que
l'homme devient malgré lui humble devant l'océan et ses humeurs.
Ce sont les moments forts de ce combat continuel qui soudent
davantage les gens de la mer entre eux. Au bout de quelques minutes, l'ensemble
de l'équipage semblait revenir de cet isolement dans lequel il était plongé. Un
à un, les hommes reprenaient leur activité au rythme des saccades du moteur.
Ils préparaient déjà leur matériel de pêche, certains enroulaient les filins et
les mettaient en place de part et d'autres du pont, d'autres repliaient
soigneusement les filets, après avoir ravaudé quelques mailles. D'autres
liaient les rebords des filets à une corde qui ressemblait à une grosse mèche,
sur laquelle étaient accrochés de petits flotteurs en liège.
Le coltre se dirigeait lentement vers le large, il partait en
ligne droite, allant à l'encontre des vagues. Mustapha en se retournant
regardait le paysage que lui offrait sa ville natale en miniature. Il vit les
quartiers accrochés aux flancs des collines devenir de plus en plus petits, au
fur et à mesure de la progression du bateau, jusqu'à ne plus être que des
vagues tâches claires. Le jeune mousse aperçut son Ksar-El Bahar, il paraissait
beaucoup plus redoutable vue de la mer, avec ses récifs noirs contre lesquels
venaient s'écraser les vagues. A sa gauche, le port ouvrait son anse à la mer,
comme pour l'accueillir. Les falaises claires délimitaient le paysage qui
s'offrait à ses yeux.
En se retournant vers la proue, il remarqua le regard amusé des
marins. Ils semblaient l'observer tout en travaillant. Mustapha sauta lestement
sur le pont pour se diriger vers la proue. En passant devant Miloud, celui-ci
lui demanda si tout allait bien. Mustapha à entendre l'un des pêcheurs
d'Essaouira pouffer de rire réalisa pourquoi les marins le scrutaient des yeux.
Ils s'attendaient à le voir souffrir du mal de mer. Mustapha avait déjà fait
ses épreuves avec ce mal sournois. Il avait déjà senti ce malaise, mais sa joie
l'aida à surpasser ce petit problème.. Nullement vexé, il se dirigea d'un pas
leste, vers l'avant du bateau, en dépit des bonds que faisait le bateau quand
il passait sur les vagues. Appuyé sur le bastingage, il regardait le jeu de
l'eau déchirée par l'étrave du bateau, comme la terre sous le soc d'une
charrue. Le sillon éphémère se fondait dans la masse liquide de l'océan. De
temps en temps une vague surgissait, et s'écrasait mollement sur la coque du
bateau. Le moussaillon passait d'un bord à l'autre du bateau, observant l'eau
noire qui défilait sous ses yeux, tentant d'apercevoir un poisson ou toute
autre créature marine. Mais, il ne vit rien. Subitement le moteur se tut.
Le cotre filait en se dandinant vers le large, Mustapha ne
percevait plus que les grincements de la coque en bois, les clapotis des vagues
et quelques cris de mouettes escortant l'embarcation. Le raïss ordonna à deux
hommes de larguer les voiles. Aussitôt deux marins libérèrent une à une, deux petites
voiles. La grande voile ne fut pas déployée. Les voiles triangulaires en
s'abattant tel un lourd rideau, gonflèrent soudainement, avec un claquement
sec. Mustapha senti la prise de vitesse subite du cotre. Driss lui recommanda
de ne pas bouger de sa place, car apparemment le raïs allait tirer de bord
c'est à dire qu'il allait manœuvrer le bateau en faisant des zigzags afin de
profiter du vent contraire. Mustapha hocha de la tête, malgré le bruit des
voiles et des vagues sur la coque du bateau il avait bien entendu les
explications de Driss. Il apercevait les deux marins tendre les voiles à l'aide
de poulies et de filins. Maintenant le Raïss présenta le bateau à un angle de
45° par rapport à la direction du vent. Le cotre avait pris de la vitesse maintenant
grâce à la mystérieuse manœuvre contre les vents. M'Barek le mécanicien vint
prés de lui. Il lui montra quelques tâches blanches de dessinant à l'horizon,
d'après lui il s'agissait des chaloupes des pêcheurs sortis plus tôt. Dans
quelques minutes ils seraient à leur hauteur. Le raïss maintenait la route vers
le large, tout en se déjouant des vents en faisant décrire à l'embarcation une
série de lacets. Derrière, la côte n'était plus qu'une fine bande difforme et
floue séparant le ciel de la mer, tout avait disparu, le port, la plage, la
ville, seules les falaises claires en rappelait la présence.
Maintenant, il apercevait nettement la multitude de
petites embarcations semblant s'être donné rendez-vous pour ce moussem de la
mer. Le bateau passa à une centaine de mètre d'un groupe de barques. Dans la
barque la plus proche, six marins assis deux par deux ramaient vigoureusement,
tandis qu'un autres debout à l'arrière laissaient mouiller un long filet.
Toutes les autres embarcations avoisinantes semblaient se livrer à la même
opération. Ces dizaines et dizaines d'embarcations venaient dés le petit jour,
moissonnés ainsi la sardine. Le raïss sortit de sa cabine après avoir calée la
barre en direction de la haute mer. Il observa longuement l'eau, sans omettre de
jeter de temps en temps un œil vers le ciel, les oiseaux, et l'horizon. Il
resta pensif regardant la nuée de bateaux sur cette portion de la mer. Le cotre
se trouvait à six kilomètres de la terre, et légèrement au sud du port de Safi.
Le raïss laissa pendant quelques minutes le bateau s'éloigner davantage de
cette armada de pêcheurs, et bifurqua ensuite plus au sud. La mer était très
calme et le vent avait tourner, poussant le bateau. Le raïs ordonna le largage
de la grande voile. Dés que la grande voile carrée fut déployée, le bateau
sembla s'envoler sur l'eau.
M'Barek et Mustapha durent s'agripper aux cordages à causes des
secousses. Les autres marins avaient maintenant fini la préparation du matériel
de pêche et se reposaient sur le pont, égrenant le temps en paroles et rires.
Seul Driss et un autre pêcheur s'affairaient encore. Ils avaient remonter de la
cale des baquets en bois, dans lesquels Mustapha les vit y répartirent un sac
de farine. Mustapha s'était déjà approché de Driss qui les manches retroussés
la délayait avec de l'eau de mer. L'autre marin revint avec un baquet contenant
une épaisse pâte jaunâtre et granuleuse. Driss lui dit que c'était la rogue,
l'appât miracle dont il avait aperçut les barils dans la cale. Il en déposa une
miette dans la main de Mustapha. Celui-ci fut surpris par la forte odeur de
vielle saumure et par la consistance de ces œufs de poisson. Driss lui dit que
ces œufs de morue devaient être mélangés à de la farine de tourteaux ou du son
pour plus d'efficacité.
Le mousse retroussa lui aussi les manches et mit littéralement
les mains à la pâte en aidant Driss à la préparation de cette mixture. Le
capitaine le voyant faire passa la tête par la porte de la cabine et cria vers
Driss "Eh ! Driss ! Veilles bien à ce que la rogue soit bien homogène
!" Aux bouts de quelques minutes la pâte était prête, elle avait pris avec
la farine de tourteaux une teinte plus claire, et elle était moins poisseuse.
Maintenant le raïss avait fait replier la grande voile, et continuait à observer
la surface de la mer et le ciel. Il aperçut un groupe de mouettes, au loin
piqué vers la surface de l'eau. Lentement, il tira sur la barre pour se diriger
vers l'endroit. Sans un mot, un à un, les hommes se levèrent pour regarder
l'endroit vers lequel le bateau se dirigeait. Miloud pointait le doigt vers un
point dans l'océan. "Elle est là ! Elle est là !" Les
marins furent gagner par une excitation bien étrange aux yeux du moussaillon.
Driss dit à Mustapha regarde ! Là, à droite. Tu vois cette petite bruine sur
l'eau ! Tu vois l'eau n'a pas la même couleur, cette large bande plus sombre,
c'est la route de la sardine. Le bateau se dirigeait lentement et
inexorablement vers la zone repérée sous la poussée d'une brise légère. Le
raïss sortit de sa cabine en souriant. Il semblerait qu'il avait trouvé ce
qu'il était venu chercher.
Il ordonna aux hommes de mettre à l'eau les deux annexes.
Celles-ci furent rapidement descendues à l'eau au moyen de poulies et de filins.
Chaque petite embarcation reçue à son bord trois hommes, les filets et un
baquet rempli de rogue.. Seuls restaient à bord M'Barek, le raïss, Miloud et le
moussaillon. Chaque embarcation se dirigea vers le banc de poisson mais en
s'éloignant l'une de l'autre. Mustapha vit dans chaque barque les marins faire
les mêmes gestes dans la plus parfaite synchronisation. Deux hommes ramaient
lentement, tandis que le troisième arrimait le filet à l'arrière de la barque.
Il commençait à laisser plonger le filet dans l'eau, égrenant derrière
l'embarcation un chapelet de flotteurs.
Lorsque le filet fut en place, l'homme jeta par poignée l'appât
dans l'eau. Mustapha remarqua que le marin jetait l'appât en veillant bien que
le filet soit toujours entre le poisson et l'endroit visé. Des taches claires
apparurent un instant en surface. Miloud lui dit que cela provenait de la
farine mêlée à la rogue, celle-ci servait à alléger l'appât pour que celui-ci
flotte plus longtemps. Mustapha sourit, car il se rappela le stratagème de la
pelote au sable. C'était le même objectif mais avec des effets inverses. Les
deux hommes debout à l'arrière des barques observaient maintenant les
flotteurs. Un des hommes fit signe au raïss, et détacha le filet de la barque.
Le patron dirigea le coltre vers le filet.. Arrivée à sa hauteur, l'un des
hommes se penchant et lança un grappin pour se saisir d'une épaisse corde. Les
hommes se mirent à tirer pour hisser le filet. Même le Raïss vint pour aider
ses hommes.
Il avait le sourire, car sa première pêche s'annonçait
bien. Il avait déjà pris dans ces mains une poignée de sardines à la couleur
vif argent, qu'il regarda d'un œil avisé. Mustapha s'étonna de la présence
soudaine d'une multitude de mouettes sorties de nulle part. Elles tournaient au-dessus
du bateau, et quelques une parfois piquaient vers la surface de la mer pour
happer un poisson tombé du filet. A plusieurs reprises il chassa du pont des
oiseaux téméraires qui leur subtiliser le précieux poisson d'entre les jambes.
Une fois le filet entièrement relevé, de coudée en coudée, les marins
commencèrent le tamisage qui consistait à débarrasser le filet de ces fragiles
sardines. Mustapha aida lui aussi à cette opération qui exigeait patience et
habileté. Il ne fallait ni endommager le filet, ni abîmer le poisson car
celui-ci était maillé par les ouïes.
A peine une demi-heure plus tard, le filet fut dégarni de tout
poisson. Les marins commencèrent à trier grossièrement l'amas de sardine avant
de le déverser dans la cale. Cette opération fut répétée une bonne quinzaine de
fois. Les hommes sur les barques plongeant les filets et lançant la rogue et
les marins sur le cotre relevant et engrangeant le poisson dans la cale. Le
rythme du travail était soutenu, sans trêves car il fallait faire vite pour
profiter des vents propices et livrer une bonne marchandise aux conserveries..
C'est au couchant du soleil que le raïss ordonna le halage des annexes, et mit
le cap vers le port.
Les hommes enfin purent s'allonger à même le pont et boire un
verre de thé réconfortant servi par le moussaillon heureux d'avoir participer à
la première pêche du "Bonitoire " et sa première expérience de marin.
Le coltre regagna lentement le port de Safi, la cale pleine à moitié, laissant
le soleil et le vent derrière eux. Sur le retour, ils dépassèrent des dizaines
de chaloupes pleines à craquer, des hommes retournant victorieux de ce combat
avec la mer. Quand le "Bonitoire " sous le vrombissement saccadé du
petit moteur entra dans le bassin, en se faufilant parmi les innombrables
embarcations, Mustapha, eut l'impression que toute la population de Safi était
venue l'accueillir. Le port était redevenu le centre de l'activité de la petite
ville comme tous les soirs au retour des hommes de la mer. Avec eux, ces marins
pêcheurs apportaient la prospérité et l'assurance d'un jour meilleur.