1947 PATRON PECHEUR


Durant plusieurs années, Mustapha travailla ainsi sur le "Bonitoire " et parfois sur d'autres embarcations, faisant son initiation aux dures activités de la pêche artisanale. Les campagnes de pêche se suivaient et ne se ressemblaient jamais. Les progrès techniques, les impératifs d'une industrie de la conserve en expansion, la diversification des ressources exploitables le menèrent à exercer toutes sorte de pêche, et à connaître diverses expériences, quelques-unes dramatiques, mais elles avaient toutes la particularité d'être humainement. enrichissantes, d'autant plus que cette vie, il l'avait choisi.

Il ne ratait aucune occasion pour apprendre telle méthode de pêche, et s'initier aux méthodes employées par les Européens notamment les Portugais, et les Français qui étaient assez nombreux à Safi. C'est ainsi, qu'un jour, il engagea la conversation avec le technicien Français travaillant à la Conserveries de Bordeaux, celui-ci passait régulièrement au port et montait à bord du " Bonitoire " pour contrôler les arrivages, et inspecter le " moule " des filets. En effet, la sardine devait être d'un calibre idéal, ni trop grosse, ni trop petite afin d'éviter les pertes lors de la production. Mustapha fut étonné de la maîtrise de l'arabe dialectal par le Français.

 Plusieurs années de présence sur le sol marocain, ainsi qu'un contact permanent avec le personnel de la conserverie lui ont permis de communiquer aisément avec les autochtones. Mustapha se souvient de la première question que lui adressa le technicien en le voyant un jour armé d'une brosse frotter avec énergie le pont. " Quel âge as-tu ! Mustapha fut pris de court, en bégayant il répondit "treize ". Le Français sourit, et lui dit toujours en arabe " Le temps passe vite ! Mousse il me semble t'avoir déjà aperçu lors de ma première inspection sur le bateau, il y a de cela prés de quatre ans ans déjà. Ces yeux bleus me sont familiers.".Mustapha lui demanda " Monsieur ! C'est quoi cette plaque au dessus de la cabine "et il pointa du doigt la plaque de cuivre qui avait attirer son regard le premier jour. " ah ! R.F ! Cela veut dire République Française. Pourquoi tu ne sais pas lire ? Le Français resta silencieux puis dit, " Tu sais la mer, elle n'a pas besoin de culture, elle à besoin de respect et de compréhension, un peu comme une vieille personne". Cette phrase sera à jamais gravée dans sa mémoire, un peu comme les lettres R.F sur la plaque de cuivre.

D'autres moments inoubliables l'accompagneront toute sa vie, des repères de la vie qui pour ne pouvoir les mémoriser sur un papier, seront ancrés en sa mémoire. Comme les parties de cartes qu'il disputait avec ses compagnons de fortune dans ces petits cafés dont le nombre croissait tout comme la population de Safi. Le travail dans le port de pêche et les conserveries attiraient de nombreuses familles du milieu rural ainsi que bons nombres d'étrangers notamment des Portugais et des Français. Dans ces gargotes il venait retrouvait après le dîner Driss et M'Barek. Là ces hommes, loin de leurs familles et de leur maison venaient chercher un peu de réconfort assis sur de simples nattes de joncs, autour d'un verre de thé et un jeu de cartes. 

Pendant ces parties de cartes, jeu qu'il maîtrisa aisément, au milieu des rires, des commérages, et des discussions le jeune Mustapha restait toute ouïe ouverte, attentif aux propos échangés. Ces hommes encore imprégnés de l'écume de la mer et des forts relents de poisson se racontaient qui des blagues, qui une aventure de pêche, qui un problème familiale. C'était l'endroit où il mit admirablement à son profit le défaut de Driss. 

C'est ainsi, qu'il apprit que le " Bonitoire " n'appartenait pas au Raïss El Mahjoub, comme il l'avait cru jusqu'alors, mais à un français du nom de Fernandez, un Banquier de Safi. Mustapha ne trouvait plus étonnant que ce riche fasse venir de France les tonneaux de rogue. M'Barek lui répondit qu'un homme qui pouvait faire venir l'appât de si loin, aurait pu penser à lui envoyer un moteur neuf. Il faisait allusion à son vieil "A.B " de 25 chevaux, qui ces dernières semaines lui donnait bien du mal. Driss lui dit " tu vas voir ce que le nouveau associé de El Hadj Abid à ramener d'Europe. J'ai entendu ce matin, l'un de ses contremaîtres parler de filets spéciaux pour la sardine devant équiper leurs bateaux. En voilà qui savent ce qu'ils font, surtout El Hadj. Les gens disent qu'il n'a jamais été à l'école. Comme quoi ce n'est pas l'éducation qui compte, mais le cerveau ". " Driss là ! Tu as raison, c'est surtout le cerveau. Ce n'est pas comme ce banquier qui gaspille son argent pour faire venir du poisson du nord pour attraper celui du sud ". 

Sur ce M'Barek éclata de rire, plus noir ce soir là que d'habitude, à cause d'une vieille bouteille trouvée par hasard dans le local du moteur. Une fois la crise de rire apaisée, M'Barek demanda " Au fait, Driss, tu ne sais pas pourquoi le portugais est parti ? Non c'est peut-être à cause des événements au Portugal. Je ne comprends pas ce monde où les pauvres fuient les pauvres, et les riches se réfugient chez les riches". En écoutant cela, Mustapha et M'Barek se regardèrent et s'échangèrent un clin d'œil complice. En effet, Driss avait vu encore sa demande de fiançailles avec une ouvrière de la conserverie rejetée par ses parents. Il allait encore leur infliger la rengaine des pauvres marins et de leurs tristes conditions de vie, où pêcheur rimait avec célibat. 

C'est au milieu de ces conversations que le jeune Mustapha acquis une certaine approche de la vie, et une certaine maturité pour ses quatorze ans. Ce genre de conversation faites de mots simples, des mots de tous les jours, des mots à la mesure de son univers le faisait réfléchir longtemps sur les divers aspects de la vie. 

Mustapha n'oubliera pas non plus l'ambiance de ces endroits. Ces lieux étaient à la fois un point de rencontre pour retrouver un ami ou un emploi, un lieu où se réglaient les différents entre les équipages et un lieu où les expériences professionnelles étaient discutées et partagées. Il s'émerveillait à écouter ces gens de la mer faire l'éloge de la prodigalité de la mer, des quantités de poissons qu'ils réussissaient à prendre, mais bien souvent il se surprenait à trembler durant les récits tragiques de tel ou tel équipage. Ces marins extériorisaient de la sorte, par leurs longues narrations les peurs que tous ressentaient à l'égard de la mer. Il réalisa aussi les lourds sacrifices qu'ils concédaient à la mer en échange des captures qu'ils faisaient. 

Il se souvient notamment d'une histoire que lui avait racontée un vieux marin après une partie de carte. Il se souvient de ce soir-là, l'atmosphère était de circonstance, c'était en Automne, l'équipage n'avait pas pris la mer à cause des mauvaises conditions de la mer depuis deux jours. Dehors l'orage grondait, de temps en temps des éclairs enflammaient le ciel noir. Assis sur les nattes, autour d'un candélabre et de l'immuable théière, les joueurs abattaient leur carte en silence, surveillant à la fois le fil du jeu et celui du récit.

 Cette histoire était celle d'un pauvre pêcheur dont la femme venait d'accoucher. Pour célébrer la naissance de ce garçon, la coutume prescrivait le sacrifice d'un mouton. Mais le pauvre pêcheur était démunie, il n'avait aucun bien de valeur à vendre si ce n'est sa canne à pêche. L'homme prit sa canne et se dirigea vers la mer. 

Il resta toute la journée, subissant la faim, la soif et les ardeurs du soleil. Mais le soir, il du se résigner à rentrer bredouille en son logis.; Sur le chemin du retour, il vit un bouc bien gras paître seul dans un pré. Il se dit "Ce bouc ne peut-être qu'un don du Tout Puissant. Sur ce, il jeta l'animal sur ses épaules et courut sans se retourner en direction de son foyer. Quand son domicile fut en vue il entendit avec stupéfaction et effroi le bouc lui dire d'une voix grave "ô brave marin, détrompes-toi, je ne suis pas un bouc, mais l'un des génies de Soliman, alors relâche-moi et va-t'en ! " Le pêcheur lui répondit "comment te laisser, moi qui veut offrir ton sang à mon fils et ta chair à ma femme qui vient d'accoucher ! " Pour prouver la sincérité de ses paroles, le génie jeta ses dents à terre et dit au pêcheur : " Regardes ! N'aies plus peur de moi et fais moi confiance. Ne vois-tu pas mes dents ? " Le pêcheur lui répondit alors, avec plus de conviction et de confiance " Et toi ! Ne vois-tu mon couteau ? ". Sur ce, il égorgea le bouc, et heureux l'emporta à sa famille.

 De cette histoire, Mustapha retiendra ces deux principes, ne jamais se désarmé moralement et physiquement et la fin(faim) justifie les moyens. C'est fort de ces deux vérités et de certaines expériences qu'il trouvera la persévérance nécessaire durant les difficiles années de sa formation. Nombreuses sont les aventures qui le marquèrent aussi bien dans sa chair que dans son âme. Des péripéties qui forgent leur homme, en le pliant mais aussi en le durcissant. Mais paradoxalement l'âme et l'homme deviennent plus sensibles, plus réceptifs, plus humbles. 

Un jour, il connut la galère, la vraie, en prenant la mer avec trois camarades sur une annexe motorisée appartenant au père de l'un d'eux pour pêcher le loup et la dorade dans la zone de Ras-Tissaâ au large de Safi. Ils étaient sortis en début d'après midi, par un superbe temps ensoleillé, le ciel était bien dégagé. Cette après-midi, le poisson ne voulait pas mordre, malgré les têtes de sardines faisandées que Mustapha avait utilisées pour attirer la dorade. Mustapha avait senti quelque chose, un silence étrange flottait dans l'air, les oiseaux avaient déserter le ciel, les poissons ne remontaient plus en surface. Ces deux amis riaient de leur triste sort de pêcheurs bredouilles. Quand soudain, sans aucun signe précurseur, le vent se souleva avec une intensité inouïe. Ils décidèrent de rentrer, une fois le petit moteur à essence démarré, ils mirent le cap vers la terre. Mais, très vite la mer se déchaîna, les vagues devinrent terrifiantes. Le ciel était subitement devenu noir. Le soleil disparu totalement. Les creux devenaient de plus en plus importants, obligeant les quatre compères à s'accrocher à la frêle embarcation. Une lame déferla sur l'annexe étouffant le moteur. 

A tour de rôle, paniqués ils tentèrent de démarrer le moteur mais en vain. Ils voulurent utiliser les rames mais ils durent renoncer, car d'une part ils étaient désorienter et d'autres part le combat contre les éléments était insensés. Ils n'avaient plus aucun recours que la patience et l'espoir. Ils se relayèrent en écopant de temps en temps l'eau qui s'abattaient sur eux par paquets violents. Leur embarcation flottait à la dérive dans cet océan tumultueux. De temps en temps, profitant d'un éclair, ils cherchaient en vain du regard la côte invisible. De longues heures passèrent qui leur semblaient une éternité, tous étaient muets, hagards, ils n'avaient plus rien à dire ni à faire si ce n'est prier et écoper. L'un d'eux se leva, il crut avoir aperçu la mausolée blanche de Moulay Dourine, cela voudrait dire qu'ils avaient été poussés en direction d'Essaouira. Le vent retomba soudainement comme il était apparut.

 La mer devint moins tumultueuse, moins agressive. Mustapha et ses amis entendirent puis aperçurent un gros bateau venir vers eux. Tous se redressèrent et faisaient signe en direction de la silhouette salvatrice., Mustapha distingua dans la lumière de l'aube, un gros bateau s'approchant vers eux. Il se souvient qu'il a failli renverser la barque par ses sauts de joie. Le bateau était un bateau de pêche espagnol faisant route vers le Sud, un immense chalutier. Les Espagnols les firent monter à bord. Mustapha se souvient qu'il grelottait tellement son corps était transi par le froid et l'émotion. Un homme qui semblait être le patron, lui tendit un verre contenant un liquide brun. Un autre lui dit en parfait arabe " bois ! C'est bon contre le froid et la peur ".

 Il avala d'un trait. Le patron et le marin espagnols rirent de bon cœur, en plaisantant. Mustapha sentit une coulée de lave s'ouvrir une voie vers son estomac. Il retenu avec peine l'envie de recracher ce breuvage, voyant le visage à la fois compatissant et amusé des Espagnols. Tous regardaient ses jambes nues et bleues  de froid.  Mustapha regarda ses jambes, il les vit trembler bizarrement, les os de ses mollets bougeaient, mais la chair ne bougeait pas. Le marin lui dit "c'est signe que tu reviens de loin ! Dis à tes amis de se réchauffer, après on vous laissera à l'entrée du port d'Essaouira. " 

Une demi-heure plus tard, ils remontèrent sur l'annexe remorquée par le bateau en remerciant, comme il se doit, l'équipage espagnol. Ils étaient à la hauteur de Borj Nador, ils entrèrent dans le port où les autorités françaises les prirent en charge. Ce n'est qu'après cette aventure, ayant pu tourner au drame, qu'il prit réellement conscience des dangers encourus par tous les marins, face à cette mer à la fois généreuse et cruelle  . Il sut la réelle valeur de cet état de recueillement dans lequel se plongeait le marin avant de prendre la mer, il su la réelle valeur du sacrifice que font quotidiennement les milliers de pêcheurs qui affrontent les éléments, il comprit la force de la foi qui prédominait chez tous ceux qui avaient un contact avec la mer, il comprit alors pourquoi dés le premier jour, dans le port, il avait ressenti cette atmosphère de dévotion.

DÉCOUVERTE DE CASABLANCA

L'étape dans sa vie qui allait décider une fois pour toutes de la trajectoire sur laquelle était lancé le jeune mousse fut son départ pour Casablanca. Ce n'est pas sans regrets que Mustapha quitta en cette année 1936 sa petite ville de Safi, sa plage, son port, le Vieux Père Lahcen et tout l'équipage du " Bonitoire ", en particulier Driss le bavard, et le formidable Raiss El Mahjoub. M'Barek lui avait remis un bout de papier soigneusement plié en lui disant "gardes le dans la poche. Quand tu voudras me voir demande cette adresse ! ". Mustapha lui promit de le retrouver. 

Depuis sa mésaventure en mer, son père ne voulait plus voir son fils continuer sur cette voie. Il avait à juste raison d'avoir peur pour son enfant, l'angoisse que les parents ont endurée durant prés de trois jours, à attendre des nouvelles de leur gosse, avait été trop intense. C'est ainsi, que le père n'ayant pu convaincre son fils de délaisser la mer, pour le travail dans une conserverie, décida de l'envoyer chez sa sœur à Casablanca.

 Mustapha avait été encouragé par les récits de M'Barek sur cette gigantesque ville, et par l'activité de ses ports, pour lui cette décision n'était pas mauvaise en soi. Du haut de ses quatorze ans, il allait poursuivre son dur apprentissage de la mer et vivre avec la pêche marocaine une réelle métamorphose. Casablanca, la blanche était l'égale de son ambition. C'est à bord d'un monstrueux autocar des "Transports Garcia " desservant la ligne entre Safi et Casablanca, que très tôt le matin, Mustapha en compagnie du mari de sa sœur prirent la route pour la grande ville. Mustapha n'avait jamais voyagé auparavant en autocar. Le long du parcours marqué par des arrêts fréquents à cause de la surchauffe du moteur, et des interminables contrôles militaires, Mustapha put voir la mer semblant le suivre. Celle-ci apparaissait, disparaissait au gré du relief et des courbes de la route. Il s'étonna de l'absence de bateaux, de pêcheurs tellement il était habitué à la concentration des embarcations et à l'activité fébrile du port de Safi.

 A trois reprises il distingua au loin dans la mer des bateaux de taille impressionnante, d'énormes goélettes se dirigeant toutes voiles dehors vers le sud du Maroc. Il savait déjà que les Français poursuivaient le thon dans les marocaines et bien au-delà. Le père Lahcen lui avait parlé d'un endroit riche où pullulait le poisson de valeur comme le thon, le homard, la langouste, la dorade, la courbine. La nourriture pour le poisson était si abondante, et la mer si favorable que la pêche y était pratiquée toute l'année. Mais, d'après le Père Lahcen ces mers étaient trop convoitées, tout le monde y pêchait, les Français, les Espagnols, les Portugais, les Hollandais. D'après lui ce n'est que pour mieux s'accaparer ce poisson que les Espagnols lui ont pris sa ville natale Sidi Ifni. 

Casablanca était et reste la capitale économique du pays, et la destination de prédilection des immigrés venant des différentes provinces et campagne du Royaume, soit à la recherche d'un travail stable et sécurisant, soit pour réaliser des rêves ou des ambitions couvées depuis l'enfance. Tous ces espoirs avaient besoin d'un autre horizon, d'un autre espace pour s'épanouir et se concrétiser. 

Comment un adolescent de nos jours peut-il résister à cette envie de découvrir lui-même, les richesses, les coutumes d'une autre région, d'un autre pays, que son cousin ou son oncle de retour lui décrivent avec une exaltation et une exagération commune aux Marocains. Tous ces jeunes " harraga " dont la presse se saisit, uniquement lorsqu'un drame est à déplorer ne sont-ils pas, avant tout, victimes, de notre imaginaire ? Combien sont-ils à braver vents et marées pour connaître d'autres cieux, d'autres terres, d'autres fortunes ? Seule la mer connaît le nombre et le visage de ceux qui ont échoué à réaliser ce rêve légitime de la découverte d'un monde meilleur.

 L'enfant de 14 ans qu'il était, ne pensait pas alors à la richesse. Il était plutôt soucieux de sa rébellion, et réfutait à suivre tout chemin tracé par ses proches, et restait sourd à leurs conseils. L'amour de la mer était son seul conseiller, car au plus profond de lui il s'était ancré et tel un démon l'habitait. 

Dés qu'il fut installé chez sa sœur dans le quartier des Habbous, à Derb Sultan, il chercha son chemin vers la mer comme ces tortues de mer, qui une fois sorties de leurs œufs se dirigent sans hésitation et par instinct vers l'océan protecteur. Il mit deux heures pour se rendre de la maison de sa sœur au port. Il était sorti à sept heures, une heure où les ruelles, et les chaussées étaient pleines de circulation. Il n'avait jamais vu autant de véhicules et de monde. Les bicyclettes se disputaient la route avec les voitures, et les camions, sous le bruit des avertisseurs, des moteurs et des injures des charretiers. Les gens courraient droit devant eux, ils n'avaient même pas le temps d'écouter le pauvre Mustapha qui leur demandait timidement le chemin du port. Il fut surpris par le nombre de marocains habillés à l'occidental, arborant par mimétisme une cravate autour du cou. Il fut aussi intrigué par le nombre des horloges qu'il apercevait le long de sa route comme si l'obsession de cette ville était le temps.

 Non sans mal il parvint sur le boulevard des Zouaves, orné de ses indéracinables palmiers. Droit devant lui il apercevait les flèches des grues du port de commerce. Il remarqua la densité du trafic des camions devant l'entrée du port. Il eut une pensée pour M'Barek et son projet de garage. Il perçut parmi tout le brouhahas de la circulation le premier bruit qui lui était familier celui du cri des mouettes, instinctivement il huma l'air, il reconnu l'odeur de la marée.

 Il bifurqua sur la gauche en arrivant au bas du large boulevard. Il aperçut le port dominé par le minaret de la mosquée……. Il balaya des yeux le paysage qui s'offrait à lui. Dans le bassin, en guise de toile de fond il vit une forêt impressionnante de mats, des bateaux de toutes sortes, de toutes tailles. Il aperçut de petits cotres lui rappelant le Bonitoire , des yoles des bateaux usés par les marées, des sardiniers de plus de seize mètres, des chaloupes massives, des barges à voiles et d'autres à moteur surmonté par une grosse cheminée. 

Plus loin il vit trois chalutiers identiques amarrés côte à côte, il devait appartenir un gros armateur. Des étals de poissonniers délimitaient le marche aux poissons. Sous les bâches multicolores il remarqua la taille et la beauté du poisson, de belles dorades arquées, des Saint-pierre, des loups, des pageots, des sars, des congres, des monceaux de crevettes roses et de crevettes royales, des dizaines de homards aux pinces ligaturés. Et bien sur il retrouva à profusion la sardine, le mets du pauvre et du riche, et comme l'avait surnommée le technicien breton de Safi "le pain de la mer ". Et chose extraordinaire pour lui, il découvrit la glace. Il avait été attiré par cette substance blanche, ressemblant à du verre pillé, il crut un instant être en présence de gros sel, mais cette eau qui suinte d'où venait-elle ? Il ne résista pas à la tentation, il pris un morceau qu'il relâcha tout de suite, tant le contact froid le surpris. Il avait déjà entendu M'Barek lui parler de glace dont les européens se servaient pour conserver les aliments, mais son contact, sa consistance éphémère dépassait ce qu'il avait imaginé jusque là. Il reprit discrètement un morceau qu'il porta à sa bouche tout en s'éloignant de l'étal.

 Il devait retrouver ces amis de Safi comme M'Mraireed, Al Baraka, et Labzar. Tous étaient de Casablanca. Il avait travaillé avec eux à bord du "Bonitoire ", pendant une ou deux campagnes, car lorsque les marins étaient introuvables, le raïss El Mahjoub faisait appel à eux, connaissant leur qualité et leur expérience de marins pêcheurs. Ces hommes préféraient leur liberté, plutôt que d'être lié à un bateau. Ils ne travaillaient qu'occasionnellement sur les sardiniers, chacun avait sa propre chaloupe et réussissait à vivre de leur pêche dans les parages de Casablanca.

 La demande en poissons, et crustacées était très fortes à Casablanca. La concentration de toutes les activités économiques du pays dans Casablanca y était pour beaucoup. L'afflux d'européens dés les années vingt, qu'ils soient civils ou militaires entraîna la multiplication de restaurants, de marchés, et engendra une clientèle ayant un pouvoir d'achat élevé. La majorité de ces nouveaux arrivants étaient d'origine méridionale, basque, bretonne, portugaise, et juive par conséquent ayant déjà des traditions culinaires favorisant la consommation des produits de la mer. D'après ce que lui avaient raconté ses collègues, un pêcheur à Casablanca n'aurait pas de mal à trouver du travail, surtout avec son esprit de débrouillardise, son jeune âge et sa passion pour la mer. En fin de matinée, après maintes recherches, il tomba enfin sur le brave M'Mraireed. 

Il trouva celui-ci, assis dans sa chaloupe en compagnie de deux gars à jouer aux cartes. En entendant son nom et en reconnaissant la voix de Mustapha, M'Mraireed se leva subitement et lâcha ses cartes dans l'eau. " Mustapha ! Pas possible ! C'est un grand jour. Je te l'avais dis que tu finiras pas venir à Casablanca " Sur ce, il grimpa sur le quai et enlaça Mustapha. Tout bas dans l'oreille M'Mraireed lui dit "tu viens de me faire gagner deux francs ! " Après avoir salué les autres joueurs, et en voyant leur mine déconfite, il comprit que sa venue était une occasion pour le vieux renard de M'Mraireed pour abandonner la partie qu'il perdait. Mustapha entra tout de suite dans le vif du sujet, il demanda à son ami de l'aider à trouver un travail au port. 

Deux jours plus tard, Mustapha se retrouva à trois heures du matin sur le quai. M'Mraireed lui avait dit que les bateaux à Casablanca rentraient à l'aube de la pêche. Ils pêchaient principalement la sardine, le maquereau pour les conserveries de Casablanca et de Ain Sebâa. Il devait travailler au débarquement de la sardine. 

C'est ainsi, que bateaux après bateaux, il déchargeait de l'aube jusqu'à tard dans la matinée des tonnes de sardines. Il avait tout fait, puiser la sardine au fond des cales, le remplissage des caisses en bois, leur empilage à terre, puis leur chargement sur les camions, et parfois même des tombereaux. Il baissait la tête et travaillait avec acharnement et abnégation. Il se devait de passer par cette étape faite de peines et de sueur. Les jours, les semaines passèrent, peu à peu Mustapha commençait à s'intégrer et s'affirmer parmi les gens du port. Même sa morphologie s'en trouva modifier, ses épaules s'imposèrent, et ses bras devinrent plus fort, sa chair devint insensible aux échardes de bois et au sel. Cela lui fut bien utile parfois, il n'était pas rare qu'il en arriva aux mains pour pouvoir travailler ou défendre sa place, et c'était gare à celui qui ratait une journée, sa place était pour longtemps perdue. 

Ces après-midi, il les passait souvent en compagnie de M'Mraireed dans un café prés de Bâb El Jadid, à jouer aux cartes. Les rares jours où il ne travaillait pas il sortait avec lui sur sa chaloupe, et après quelques coups d'avirons, ils gonflaient la voile et prenait la direction de la crique de Dar Bouazza. Là pendant qu'ils trempaient leur ligne pour attraper la daurade, Mustapha faisait son initiation à l'environnement de la région de Casablanca. Ce n'était pas la même mer que celle de Safi, elle lui semblait plus forte, plus houleuse notamment à hauteur de la sortie du port. Il avait remarqué cette déferlante venant du sud et qui au gré des avancées de la côte se brisait mais continuait sa course inexorable. M'Mraireed lui apprit que le port de Casablanca était un port artificiel, non crée par la nature comme celui de Safi protégé par la côte. Après des heures de discussion, où le jeune Mustapha enrichissait ses connaissances ils regagnaient le port de Casablanca avec quelques belles pièces de dorades, de rougets des roches, de pagres et une abondance de sars. 

Des mois passèrent, Mustapha s'était habitué à cette ville, il appréciait cet anonymat qui y régnait tellement la population était nombreuse et mobile. Les gens parcouraient des kilomètres pour se rendre à leur travail, passant d'un quartier à l'autre comme d'une ville à l'autre. Cela lui donnait le sentiment de découvrir chaque jour davantage de cette ville, de ses quartiers, de ces gens. Casablanca lui fit découvrir l'importance de l'argent, c'était la ville de la différence entre les nantis et les gens du peuple, entre les bidonvilles des pauvres ruraux que la misère à chasser et les somptueuses demeures des colons, ce contraste il le percevait quotidiennement en traversant la ville. 

Intérieurement, il n'acceptait plus de subir cette différence dans une ville où l'argent s'affichait déjà dans les vitrines, sur les enseignes des magasins, sur les routes ou devant les somptueuses résidences. Son salaire ne lui permettait pas grand chose, participer de temps en temps aux dépenses chez son beau-frère, s'acheter quelques effets, boire un verre de thé entre ami, et c'était tout. Il se devait d'assurer ses arrières, ne pas resté désarmé. 

Un matin, en entrant au port de pêche, Mustapha reconnut dans la foule dense se pressant à l'entrée du port, la silhouette familière de M'Barek le mécanicien. Il l'appela en se frayant un passage vers lui. Celui-ci le reconnut à son tour et vint le saluer fraternellement. M'Barek était rentré depuis deux mois à Casablanca, son beau-frère ayant préféré l'infanterie à la mécanique. Il avait repris tout seul le garage, et était surchargé de travail. Mustapha put le constater, son ami tenait dans ses mains une énorme bielle. Le mécanicien travaillait sur un bateau amarré dans le bassin. Il proposa à Mustapha de l'accompagner, ce qu'il fit. Le bateau appartenait à un italien du nom de Dominique et il avait pour nom le Vikriou. C'était un solide sardinier en bois de prés de seize mètres. Mustapha et M'Barek y grimpèrent. M'Barek et Mustapha se dirigèrent vers l'écoutille donnant sur le compartiment moteur et s'y engouffrèrent. 

Là à la lueur d'une lampe à pétrole, M'Barek se mit au travail tout en écoutant Mustapha lui raconter comment il s'était plus ou moins adapter à Casablanca, il lui parla de son travail au débarquement de la sardine, et de sa faible rétribution. Sur ce M'Barek se redressa et lui dit "Mustapha ! tu mérites mieux. Tu sais, je vais parler au patron du bateau, c'est un chic type ", et c'est ainsi que Mustapha se retrouva parmi l'équipage du Vikriou. Le Vikriou avait un équipage formé de onze italiens, des gars aguerris au métier de la mer, secs mais solides, et d'une gaieté sans pareil. 

Les premiers jours furent très difficiles pour Mustapha car il y avait le problème de la communication. Mais Mustapha jugea qu'il n'avait rien à leur dire pour l'instant. Au contraire, d'après M'Barek s'étaient eux qui avait de quoi dire sur leur méthodes de pêche. C'est ainsi, que les gestes de la main lui permirent de comprendre et se faire comprendre. Le bateau fut immobilisé prés de deux jours avant que M'Barek ne réussisse à réparer l'avarie du moteur. Mustapha en profita pour faire connaissance avec le bateau et avec l'équipage. Le bateau était équipé pour la pêche de la sardine et de l'anchois, et était propulsé par un énorme moteur diesel surclassant le petit moteur de deux cylindres de l'" A.B " du Bonitoire. M'Barek lui avait dit que le Vikriou avait été transformé, auparavant il avait un moteur à vapeur. L'armateur avait laissé en place la cuve qui servait à emmagasiné l'eau de la chaudière. Elle servait à l'approvisionnement en eau douce pour l'équipage et de lest.

 Le patron Dominique était comme un homme d'une quarantaine d'année, aux cheveux grisonnant et avec un visage semblant être taillé dans du marbre, aux traits durs mais il était débordant de vie et de gentillesse. Ces Italiens semblaient être bien sous le soleil du Maroc, loin des drames qui secouaient leur pays. Mustapha par la suite, après les avoir côtoyés durant les pénibles journées de travail en mer, percevait chez eux des instants de nostalgie. Surtout lors des veillées qu'ils improvisaient parfois à bord, au son d'une guitare clandestine et de chants de marins. C'est au milieu de ces gens d'un autre pays, mais dont la nature était commune à celle de tous les marins que Mustapha à rencontrer jusque là. La force de la mer est universelle, les moules changent mais la coulée reste la même. Ces gens de la mer partagent les même tribulations de la vie en mer, les mêmes craintes, et le même respect que tous les marins du monde. 

La pêche avec cet équipage était plus agressive, plus productive. Mustapha ne chôma pas avec ces italiens. Quand le capitaine sortait, il se devait de remplir ses cales et il était équipé pour cela. Il utilisait un filet dénommé "lombard " qui était une forme de la bolinche basque. Ce filet, très long, prés de trois cents mètres fût mis au point par les pêcheurs français de la côte de Gascogne, son efficacité entraîna son utilisation à toute la France, puis en Espagne et en Italie.

Une fois, alors que le bateau se trouvait à une distance de neuf milles en mer, les cales à moitié pleine, il entendit le capitaine crier à l'équipage "Sardara, Sardara ! ". Mustapha dirigea son regard vers le point que le capitaine indiquait. Il vit à la surface de la mer, qui était plate, une énorme tache claire, la surface de la mer semblait agitée, bouillonnante uniquement à cet endroit. Le capitaine repéra l'endroit en ordonnant à l'équipage de jeter une bouée surmontée d'un fanion jaune. Il ne comprit pas la réaction du capitaine car après, celui-ci barra sur la gauche sans changer le régime du moteur. Qu'avait-il vu qui lui fasse rebrousser chemin ? Maintenant le bateau se dirigeait vers le sud, lorsque le capitaine signala un banc d'anchois. L'équipage se prépara. Très vite l'annexe fut mise à l'eau, le filet fut tendu et ramené vers le flanc du bateau. L'annexe fut attelée derrière le sardinier, qui regagna le point repéré auparavant. Mustapha venait de saisir la tactique du patron, les marins se préparaient à pêcher le thon car ils s'armaient déjà de courtes lignes à mains munies d'hameçons énormes et très ouvert.. Mustapha remarqua la monture de ses canes, au-dessus de l'hameçon était suspendu une petite plaque argentée. Le thon sentit la présence de l'anchois dans le filet maintenu contre le flanc du bateau et se dirigea vers elle.

 Les hommes, alignés le long de la bordée, jetèrent leurs canes dans l'eau tumultueuse. Le patron vint derrière Mustapha et lui fit signe de reculer. Mustapha assista à un spectacle surprenant et inoubliable. Les hommes, tels une machine, n'arrêtèrent pas, une pluie de thon germons s'abattit sur le pont. Dés que l'hameçon était en contact avec l'eau, les marins relevaient leurs canes avec au bout un poisson. Cette pêche extraordinaire dura deux heures, à un rythme infernal, Mustapha à qui le patron avait demandé de débarrasser le pont eut du mal à suivre. Dés qu'il jetait deux poissons dans la cale, quatre autres s'abattaient sur lui, chaque pièce devait peser prés de vingt kilos. Et finalement le combat prit fin faute de combattants. En deux heures, les deux cales étaient pleines. Les hommes, couverts de sueurs et de sang, purent enfin s'allonger sur le pont et goutter les deux bouteilles de chianti que le patron leur déboucha à l'occasion. Tous étaient heureux car cette pêche était l'équivalente d'une semaine de pêche à la sardine. Le thon blanc ou germon était très demandé par les conserveries. 

Mustapha s'associa bien naturellement à cette joie, non pas uniquement pour sa part, mais surtout pour la découverte de cette technique. Il regarda curieusement une des plaques brillantes se trouvant au-dessus du gros hameçon. Il apprendra plus tard qu'il s'agissait d'une cuillère, elle aussi comme la bolinche est une invention des basques. Les pêcheurs ont misé sur la voracité du thon qui engloutit tout ce qui brille comme l'anchois ou la sardine. Cette même technique sera amélioré, par la suite, pour aboutir à la pêche à l'appât maintenu vivant dans les viviers qui équiperont les futurs bateaux. Mustapha continua durant des années à travailler avec cet équipage, allant d'expériences en expériences. Il s'initia à la pêche au thon, à l'albacore, et au listaoun ou bonite à dos rayée. Il avait fait sa place parmi ces Italiens, et ne comptait plus le nombre de marées qu'il avait effectué avec eux ni le nombre de virées dans Casablanca une fois les parts équitablement perçues. 

Il était devenu le maître de la "Khouma " qui désigne l'extrémité du filet qu'il était chargé, à bord de l'annexe, de mettre en place lors de la pêche à la sardine ou à l'anchois. Son agilité et sa force de dix-huit ans lui furent d'un extrême secours, surtout par mer agitée. Un faux mouvement sur la petite barque et le voilà précipité à l'eau. Une fois le lourd filet immergé au signal "Larga ! ", le bateau décrivait un cercle autour du banc et rejoignait l'annexe. Le filet ou senne  encerclait le poisson, des filins resserraient le filet par en dessous emprisonnant ainsi le banc totalement. La remontée du filet était pénible car à l'époque faite à la main, coudées après coudées. Les marins synchronisaient leurs mouvements avec ceux de la mer et du bateau pour épargner leurs efforts. Il n'était pas rare de remonter trois à quatre tonnes de poissons.

 Les cales pleines le Vikriou regagnait le port. Les marins avaient alors pour tâche le débarquement, opération à laquelle Mustapha était bien rodé. Il se faisait dans l'allégresse, les bourriches volants de mains en mains sous le regard des badauds et des équipages envieux. C'est justement au milieu de l'un de ces débarquements que, dans la consternation générale, l'annonce de la déclaration de guerre tomba. Un vent de panique souffla sur le port de pêche. Les pauvres italiens durent se résigner à plier bagages. Par peur de représailles, le capitaine dut appareiller en faisant ses adieux à ce Maroc qu'il commençait à apprécier.

LA DÉCOUVERTE DU NOUVEAU MONDE

 

Mustapha avait toujours entretenu une bonne et parfaite relation avec ses amis M'Barek, M'Mraireed,  et il ne manquait pas de leur rendre visite dés qu'il était libre après son travail au port.. Souvent, ils partaient ensemble en barque vers un coin de pêche. Là, assis dans l'embarcation ils jetaient leurs lignes et taquinaient la dorade ou le sar. Ensemble ils parlaient de leurs projets, de leur travail et des problèmes qu'engendrait la guerre.  M'Barek n'avait plus de nouvelles de son beau-frère dont le régiment avait quitté Casablanca il y deux mois.

 Il enrageait de savoir que des centaines de soldats marocains étaient prêts à aller au front en Italie ou en France se battre au nom d'un pays dont ils n'avaient ni la culture, ni le sang. M'Mraireed lui voyait le problème autrement, il fallait aider la France contre l'Allemagne, et l'Italie. Ces deux pays n'avaient rien apporté au Maroc, si ce n'est des exilés et leurs problèmes. Mustapha lui regrettait surtout le départ de ses amis du Vikriou. Il s'était habitué à eux, et avait fini par les comprendre et se faire comprendre d'eux, sans aucune instruction particulière. Et pour lui c'était important, comme l'était l'expérience acquise à leurs côtés. Avec leur départ, et les restrictions et les mesures prises par les autorités portuaires les sorties en mer devenaient de plus en plus rares

Le jeune Mustapha n'a pas trop souffert de cette période de guerre, il a géré cette crise avec sa désinvolture habituelle Il a pu surpasser les difficultés du chômage et de la misère. Pour exemple, quand les quelques armateurs et autres pêcheurs ne pouvaient plus prendre la mer pour les différentes raisons invoquées plus haut, il allait exploiter le bassin du port en employant des lignes de pêche composées de quatre cents à cinq cents hameçons, ainsi il multipliait ses chances de capture sur le même site. Cette méthode est connue dans les milieux marins sous le nom de mitraillette ou "Nakri ", un avantage incontestable surtout en sachant que le bassin du port à l'époque était beaucoup moins pollué qu'aujourd'hui. A la tombée de la nuit, il emportait le fruit de sa pêche, anguilles, mulets etc. qu'il vendait sur le marché de l'ancienne médina, puis il allait dépenser son argent de la meilleure façon.

Puis vinrent les Américains en novembre 1942, le port de commerce et le centre ville retrouva un certain regain d'activité. L'argent réapparu tout comme l'espoir d'un changement. Mustapha n'eut pas de mal à trouver un travail comme manutentionnaire parmi les équipes recrutées par les alliés. Il déchargeait les bateaux chargés de vivres et de matériels pour les bases américaines sur le territoire. Son ouverture d'esprit et sa débrouillardise lui permirent d'être constamment sollicité par les soldats. 

Un sergent en particulier, d'origine italienne, sympathisa avec Mustapha, le peu d'italien que Mustapha comprenait lui fut utile pour servir de traducteur entre les ouvriers et les Américains. Ce même sergent lui apprendra à conduire une Jeep, ce qui lui permettait d'avoir un chauffeur connaissant Casablanca et faisant office de traducteur. Pour Mustapha se fut la belle vie celle de "Casablanca by night ". Quelques officiers américains las de l'inaction et pour se divertir demandèrent un jour à celui-ci de leur trouver un bateau et du matériel pour aller pêcher le poisson. Ce qu'il fit le matin même. Il loua une petite barge à moteur, sa barre était à ciel ouvert. C'est ainsi que Mustapha devint accompagnateur de pêche sportive en avance sur son temps. 

Les Américains apprécièrent les chasses aux marlins, les pêches du loup et de la dorade qu'ils effectuaient à la traîne ou à la ligne. Cela permettait à Mustapha d'arrondir copieusement ses fins de semaine en dollars, et de découvrir d'autres joies tout en gardant le contact avec son milieu, la mer. Profitant des facilités qu'il avait désormais pour sortir et rentrer au port, il avait embarquait le soir avec ses amis M'Maireed et M'Barek, et partaient du côté de Dar Bouazza. Là ils vérifiaient les nasses qu'ils avaient appâtées la veille, et remontaient parfois de belles pièces de homards ou de langoustes et au pire quelques crabes. M'Maireed maîtrisait bien cette technique de pêche, et surtout connaissait bien les mœurs de l'animal. Mustapha en retiendra que c'est une pêche qui ne demande aucun investissement important si ce n'est l'embarcation, mais qu'elle laissait un gain appréciable. 

Le fruit de la pêche était en général, revendu à des restaurants en vogue où dînaient régulièrement des gradés américains, parfois les trois amis échangeait leur produits contre des denrées de première nécessité comme l'huile, le sucre, de la farine. Le lendemain matin, Mustapha et le sergent passaient discrètement chez le restaurateur pour empocher la commission sur le repas des gradés qu'ils n'avaient jamais envoyé. Mustapha avouera à ses amis, que le sergent lui a montré comment ces compatriotes arnaquaient certains restaurateurs aux États-Unis. En fin de compte s'était la guerre mais là tous étaient gagnants, ses amis, les restaurateurs, les clients, et lui. Et parce que maintenant il était convaincu que la fin justifiait les moyens.

 Il faisait allusion au projet qui avait germé dans sa tête, mais il ne leur dira rien tant qu'il n'était pas encore prêt. Mustapha redoubla d'efforts, il travaillait jour et nuit, courant du port du commerce au port de pêche. Il travaillait durant la journée avec les Américains, le soir il allait à la pêche avec ses amis et ne rentrait que tard dans la nuit se déjouant des contrôles policiers et militaires. Un soir, M'Barek en voyant Mustapha ôter son costume cravate pour enfiler une combinaison de travail lui dit qu'il était étonné de l'aisance avec laquelle il passait d'un monde à l'autre. Mustapha lui répondit simplement qu'il s'y préparait, laissant M'Barek méditatif. 

Les années passèrent ainsi, dans un climat social tendu à l'extrême, et où Casablanca comme le reste du Maroc souffrit des répercussions de la guerre et de l'exode rurale amplifiant la misère dans les villes. Puis vint la fin de la guerre, et ses nouveaux espoirs. Mustapha avait vingt-trois ans, mais ces années noires il a su les surmontées, et lui ont permit de se préparer à accomplir un rêve naît sur le Vikriou. Il savait très bien que maintenant allait commencer pour lui un autre combat. Après la fin de la guerre l'activité du port de pêche ne connut aucune reprise réelle. C'est tout juste si quelques chaloupes sortaient. Les conserveries à Casablanca ne tournaient pratiquement pas, l'industrie en amont avait quasiment été détruite, les circuits d'approvisionnements et de transports mirent des années pour se reconstituer. Les quelques marins pêcheurs ne se livraient plus qu'à une pêche de subsistance, l'argent faisant défaut le poisson n'était plus demandé alors que les besoins en nourriture étaient réels. 

C'était l'un des paradoxes de l'après guerre.. Mustapha travailla avec son ami M'Mraireed un certain temps, mais comme chacun aimait une certaine indépendance, ils se séparèrent. Mustapha acquis une petite embarcation avec un moteur essence. Ses économies soigneusement amassées ces dernières années lui furent utiles. Il confectionna des nasses en bois, s'acheta du matériel de pêche et commença à parcourir la côte de Casablanca allant d'un coin de pêche à un autre. Il allait souvent du côté de Dar Bouazza, pour lui c'était le plus beau coin de la côte casablancaise, mais aussi parce qu'il profitait du vent au retour.

 Il a su s'instruire auprès de M'Maireed pour la pêche au casier et surtout il apprit de lui les mœurs du homard. La période idéale pour la pêche était de juin à septembre, l'eau était plus chaude pour le homard. Mustapha mettait à l'intérieur de ses pièges en guise d'appâts des morceaux de congres, plus particulièrement la queue que les poissonniers jetaient à cause des arêtes. Le homard n'y résistait pas surtout après ses périodes de jeun qui précède la mue. Le homard se refuse toute nourriture afin de maigrir et de casser sa carapace, ensuite il se gonfle d'eau pour se refaire une nouvelle protection. C'est après ce stade là, que le homard sortant la nuit de son gîte à la recherche de nourriture est le plus vulnérable.

Mustapha avait réussi à confectionner une trentaine de nasses qu'il allait visiter presque quotidiennement, après avoir relever des petits filets maillant qu'il mouillait non loin de la côte de Dar Bouazza. Il démaillait de très belles pièces de pagres, des grondins, des dorades et parfois même quelques loups. Cette prise et quelques kilos de crustacées lui permettait d'en tirer un profit appréciable auprès d'un restaurateur de la ville ou d'un client fortuné sur le port. Malgré cette activité rémunératrice, Mustapha décida d'entamer les démarches nécessaires à son projet. Il était grand temps, les armateurs en majorité Français laissaient leur bateaux à quais se souciant peu de la conditions de toute cette population marocaine qui vivait de l'activité du port. 

La mer n'était plus exploitée, ce qui était paradoxale car la misère ne faisait que s'installer davantage. Encouragé par les événements nationaux et les critiques populaires contre une administration française aux abois et privilégiant les intérêts des colons au détriment des marocains Mustapha réussit par obtenir sa licence de patron-pêcheur en 1947. Mustapha ne demandait que la régularisation d'une activité que tout le monde portuaire lui reconnaissait. Il ne faut pas oublier le contexte social de cette année, beaucoup d'Européens étaient armateurs ou patrons pêcheurs à l'époque, de ce fait ils estimaient qu'ils avaient un droit de regard sur celui qui prétendait à cette licence. Pour sa part, Mustapha n'avait plus rien à prouver, ses qualités ainsi que sa personnalité lui ont permis d'accéder à ce cercle restreint, et ce par la grande porte. 

Après avoir obtenu la licence de patron pêcheur, il ne dormit pas sur ses lauriers. Il travailla jour et nuit arrachant de la mer des poissons qu'il courrait vendre au port, dans les marchés, ou chez les restaurateurs. Et ce n'était pas facile pour lui, les commerçants qui lui rachetaient ses produits se plaignaient tous des difficultés du commerce, et finissaient par imposer leur prix. Dépité, Mustapha leur laissait de très belles pièces, scintillantes de fraîcheur, à un prix dérisoire. Parfois même, il préférait se faire payer en nature, un troc en somme car le prix des denrées avaient connu d'énormes augmentations. Des années passèrent dans cette difficulté quotidienne de la vie. Il s'étonnait de cette longue léthargie dans lequel le monde de la mer était plongé. 

Durant ses sorties en mer, en solitaire, il allait à quelques encablures loin de la côte, comme s'il prenait du recul par rapport à une situation qu'il avait du mal à admettre. Il voyait cette ville s'étirant sur plusieurs kilomètres, grouillante de vie, une population nécessiteuse, face à une mer qui ne demandait qu'à être exploitée et d'un autre côté il était témoin du passage de ces navires de pêche thoniers et de langoustiers. Il les apercevait ces bateaux dont la silhouette s'était transformée après la guerre, et, devenus plus volumineux et plus grands. Il rencontrait parfois des équipages de ces pêcheurs faisant une halte au port, le temps d'un ravitaillement, d'un dépaysement. Ces bateaux dédaignaient la sardine et l'anchois qui se trouvaient en abondance, ils dépassaient ces imposants bancs de poisson pour continuer leur route vers les eaux chaudes du sud . La bas ils pêchaient le thon et la langouste, qui se monnayaient au prix fort en Europe. Alors que les armateurs français et les industriels de la conserve installés au Maroc faisaient fine la bouche et laissaient les gens de la mer sans travail, et la population souffrir la fin. 

Le bras de fer des riches industriels et du peuple marocain. Les Marocains pouvaient et se devaient d'exploiter leur mer. C'était un peu pour çà qu'il avait arraché cette licence de patron de pêche. Mais il n'avait pas prévu cette paralysie qui ne faisait que durée, et surtout il n'avait pas prévu qu'il serait aussi seul dans cette vision. Il se résignait à secouer la tête en relevant son filet. Comme si ces instants de réflexions devenaient auprès de la mer quelques confessions ! 

Le temps passa ainsi, lorsqu'un jour, un juif originaire de Bougie en Algérie, vint lui demander ces services. Des personnes de l'autorité portuaire l'avait dirigé vers Mustapha. Ce négociant était à la recherche d'une personne susceptible de lui assurer un approvisionnement en sardine une fois par semaine. Le paiement était garanti dés le chargement sur le camion effectué. Après s'être entendu sur le prix de la caisse, Mustapha réclama l'équivalent de cinq cents caisses de sardines comme avance. 

Le négociant juif regarda Mustapha surpris en lui disant " Mais c'est l'équivalent de la transaction ". Mustapha lui répondit " Dites-moi ! Qui voudra de cinq cents caisses de sardines une fois sur le camion " Pris de cours par ce raisonnement simpliste mais limpide de bon sens, le négociant éclata de rire, et accepta de payer la totalité. Le lendemain, après avoir perçut la somme, Mustapha se mit au travail pour préparer la pêche pour la date prévue. Il passa chez tous les pêcheurs de sa connaissance qui avaient des petits bateaux de pêche. Il réunit assez d'embarcations pour pêcher les neufs tonnes de sardines. C'est ainsi, que très tôt à l'aube du jour fixé, le camion du juif parqué sur le quai, la petite flotte sortie du port. En fin de matinée, le camion était chargé, les pêcheurs satisfaits de ce profit inespéré. Mustapha acquis une certaine estime de la part de ces pauvres gens qui n'espéraient qu'une sortie bénéfique en mer. 

Des mois passèrent ainsi, une fois par semaine le juif venait chargé son poisson, il était rare que Mustapha manqua à ses engagements. La fois ou le juif venait et ne trouvait pas sa marchandise, à cause du mauvais temps ou autre, il repartait sachant que la semaine prochaine elle serait au rendez-vous. Une bonne relation s'était instaurer, le juif payait bien et Mustapha était loyal et le poisson de qualité. Mustapha réalisait d'assez bons bénéfices sur ces pêches, après avoir donné la part aux autres marins. Cette embellie dans sa vie professionnelle coïncidât avec l'indépendance du Maroc, cette indépendance qu'il espérait tant comme des millions de Marocains qui virent leur nation maltraitée et leur histoire amputée de plusieurs années de liberté. Depuis la guerre, déjà, il en rêvait de cette indépendance, de cette liberté que le sergent américain lui relatait, cette liberté que l'équipage italien avait perdue avant la guerre, cette liberté qu'avait préféré le Père Lahcen. Cette liberté tenait dans ces deux signes que le technicien breton de Safi lui avait déchiffrer "R.F. ". 

Il savait depuis longtemps que ces signes disparaîtraient du Maroc pour être remplacé par une date qui fleurira à tous les coins de rue, sur les places, dans les mémoires, le 2 mars 1956. Le négociant juif venait habituellement, il doubla même le nombre de rotations. Ce qui permit à Mustapha de multiplier par deux son profit. Mais après maints calculs, il décida qu'il valait mieux à présent acheter un bateau et vendre sa propre pêche. Il hésita en pensant à la petite embarcation qu'il avait acheter après guerre. Mais, cette fois-ci le vent semble avoir bien tourné. C'est ainsi, qu'il ne tarda pas à faire l'acquisition d'un bateau, un petit sardinier de fabrication locale, devant provenir d'Essaouira, et dont les membrures portaient les stigmates de la hachette du charpentier. 

Mais au yeux du jeune patron, il paraissait solide, et maniable. Ce petit bateau n'avait aucune cabine, seules quelques planches sommairement clouées délimitaient l'espace réserve à la barre, et juste derrière elle l'emplacement du moteur. La cale était assez volumineuse pour une petite pêche. Il projeta même de la diviser à mi-hauteur, ainsi il consoliderait la coque, et il permettrait à son poisson de ne pas souffrir. Le mat principal portait une toile badigeonnée à l'huile de lin, et semblant avoir souffert aux vu des rapiéçages. Mustapha ne recherchait ni le confort, ni l'esthétique. Son ami M'Barek lui trouva un petit moteur diesel de marque MAN de 80 CV, qu'il remit en état de marche. Quand M'Barek demanda à son ami comment il allait appeler le bateau celui répondit tout simplement "Mustapha !. En cas de malheur, un de nous flottera ! ". L'équipement et le calfeutrage lui coûtèrent une petite fortune pour l'époque, mais il voulait mettre à son profit l'efficacité d'un bon filet neuf. Il réunit sans peine un petit équipage de marins, et commença à sortir pour la sardine et l'anchois. L'expérience qu'il avait de la mer lui offrit l'occasion d'effectuer d'assez bonnes pêches, à la grande satisfaction de l'équipage, car à trente-quatre ans il était l'un des plus jeunes patrons-pêcheurs marocain au Maroc. 

Aux fils des marées les hommes reconnurent ses mérites. Car ce jeune patron leur permettait de toucher d'assez confortables parts, ce qui n'était pas le cas de tous les équipages. Les armateurs reprenant l'activité après les années de guerre confiaient leurs bateaux à de nouveaux raïss connaissant encore mal la côte de la région de Casablanca. Il ne laissait aucun coin, pêchant à quatre miles de la côte, à la hauteur de Temara, de Dar Bouazza et de Sidi Abdelrahman. 

Il s'inspirait beaucoup de tous les patrons qu'il avait rencontré et surtout de Dominique l'Italien. Comme eux il était constamment à l'écoute de la mer, décelant le moindre signe annonciateur de pêche ou de grains redoutables. Ses partenaires à plumes qu'étaient les mouettes ne manquaient pas de lui signaler la présence des bancs de poissons par leurs rondes incessantes. Leurs plongeons soudains dans la mer pour happer un poisson confirment la localisation du banc. Il apprit aussi à détecter les zones ou le plancton était en abondance et traçait la route de la sardine et de l'anchois. En réalité il existe autant de méthodes qu'il y a de "raïss ", en effet ce genre de pêche requiert une grande expérience, une connaissance réelle des zones de pêche, des courants, des vents, du matériel et surtout des mœurs de chaque espèce de poissons. La pêche est un des métiers où sa pratique dépendait surtout plus de l'expérience que dans tout autre domaine. Lors des premiers mois de pêche, il se surprit des quantités incroyables de poisson qu'il y avait au large de Casablanca, comme si les longues années de guerres n'avait profiter qu'à la mer. 

Et c'était vrai, la guerre mondiale a totalement désorganiser les grosses flottes de pêches, seul subsistait par-ci, par-là, une petite pêche vivrière exercée très prés des côtes. Il apercevait des bancs impressionnants par leur masse et leur étendue. Il rageait parfois de ne pouvoir faire de plus grosses prises. Il ne pouvait entreposer dans sa cale à peine trois tonnes de poisson. Il aurait voulu parfois privilégié la pêche au thon à celle de la sardine, mais ce n'était pas possible pour la simple raison que la pêche au germon, comme pratiquée sur le Vikriou, n'était possible que pendant l'été, car elle l'anchois remontait en surface et le thon transite dans les parages. Mustapha jubilait lorsque l'occasion se présentait, car il était assuré d'une bonne vente qui couvrait largement plusieurs marées ordinaires. C'est un jour en pêchant l'anchois que le jeune raïss fit une observation pour la moins étonnante.

 En effet, il devait être au alentour de midi, par une belle journée du mois de juin, le bateau se trouvait au-dessus d'un énorme banc d'anchois, des thons remontant vers le Nord avaient encerclé celui-ci et l'attaquaient de toutes parts. La mer ressemblait à une colossale marmite que l'on portait à ébullition. L'immense boule argentée que constituait le banc d'anchois, en formation serrée et dense, semblait flotter à la surface. En dessous des dizaines, des centaines de thons semblaient comme une main gigantesque pousser vers le haut cette masse grouillante. Des milliers d'anchois se trouvaient ainsi exposés à l'air libre et aux ardeurs du soleil, changeant rapidement de couleur. De l'aspect vif argent les anchois se trouvant en surface brunissaient. Tout l'équipage assistait silencieux et émerveillé à ce phénomène, le soleil brûlant conjugué à l'effet de loupe dû à l'eau de mer grillait littéralement l'anchois vivant. Sa peau fine ne pouvait pas le protéger de cette exposition forcée. 

Mustapha BOUZARGTOUN avait pour réputation de ne pas venir bredouille de sa pêche et de bien choisir les jours de sorties en mer. Très peu de gens savaient qu'en fait Mustapha ne faisait qu'à se fier au comportement de quelques carpes. Il a constaté que ces poissons selon le temps nageaient soit à la surface, soit au contraire ils se tapissaient contre le fond, à l'abri de quelques pierres décoratives. D'après ces observations, il en a déduit que la nature les avait dotés d'un tel degré de perception Il se servait de la réaction de ces poissons comme d'un baromètre.. C'est en se basant sur ces observations que Mustapha décidait de sa sortie en mer ou non. Le plus curieux était que la plupart des capitaines avait pris l'habitude de se fier à son instinct

. Des gens disaient de lui qu'il détenait un don qui le disposait à faire de bonnes pêches. Lui pense que les hommes de l'équipage en rajoutaient quand ils narraient leur journée de labeur, assis au fond d'un café. Il connaissait très bien la délectation que les marins ressentent après une journée de combat avec la mer. Par ces récits exagérés, parfois à l'extrême, ils ne font qu'expulser tout ce qu'ils ont pu contenir comme émotion quand ils étaient sur une frêle coquille dans l'immensité de la mer avec pour seuls témoins, le ciel et les oiseaux. Il ne faut pas croire que la pêche est un métier facile et sans danger, à chaque sortie en mer, les marins mettent leur vie entre les mains du destin. Le fait d'aller au large, dans un bateau, n'est pas de tout repos. Même le marin le plus téméraire sent l'angoisse s'installer en lui, l'activité est le seul moyen efficace pour se débarrasser de cette sensation oppressante. Le danger subsiste à chaque instant, de jour comme de nuit, par mer calme comme par mer agitée. 

Une fois, lors d'une pêche au large de Dar Bouazza, la mer qui toute la journée était paisible, subit un changement soudain et imprévisible. Mustapha avait remarqué la disparition des oiseaux dans le ciel. C'est ainsi, qu'il releva le filet avec le peu de poisson qu'il contenait. Et il avait bien fait. En effet, en l'espace de quelques minutes de hauts nuages noirs ternirent le ciel, plongeant le paysage dans une épaisse pénombre. Très vite, des éclairs impressionnants déchirèrent le ciel. Un spectacle grandiose et terrifiant à la fois, en effet la réflexion de ces éclairs dans l'eau semblait embraser toute la mer. Le vent commença à se renforcer, rendant la mer houleuse, les vagues devenaient de plus en plus hautes, plus menaçantes. Le ciel était devenu d'encre, sous un grondement de tonnerre la pluie tomba drue et forte. Le bateau devenait ingouvernable, il subissait les assauts de la mer, ballotté entre le creux et la crête des vagues. Mustapha s'efforçait de maintenir le devant du bateau face aux vagues, mais il du se rendre à l'évidence, les éléments étaient les seuls maîtres.

 Dans cet enfer, Mustapha et ses onze hommes formant l'équipage, s'accrochaient à tout ce qui était à portée de leur main, jusqu'à s'en meurtrir les doigts. L'eau du ciel se mêlait à celui de la mer, des trombes d'eaux dévalaient sur le pont dans des craquements sinistres. Maintenant ils étaient dans le creux d'une véritable tempête. Des bourrasques violentes s'abattaient sur eux, dans le noir ils entendirent un craquement, le mat de gréement venait de rompre à sa base, une brèche de quarante centimètres de diamètre sur le pont apparu. Le mat se coucha lentement vers l'avant du bateau, retenu par les filins. L'équipage réfugié vers l'arrière du bateau, se mit à prier croyant sa dernière heure venue. Un mur d'eau d'une hauteur de quatre mètres allait s'abattre sur eux, par le travers. Mustapha vira à droite et, grâce à dieu, réussit à manœuvrer de main de maître. Il tourna la proue face à la prodigieuse paroi liquide où elle s'enfonça comme un couteau. La masse d'eau vint s'écraser sur le pont faisant frémir homme et coque. Le bateau émergea de l'écume, Mustapha appela deux gars et les posta à la manœuvre de la pompe manuelle. Il fallait avant tout refoulé cette eau qui s'engouffrait. 

 Mustapha après avoir calé la barre, et s'approchant de la pompe constata avec stupeur que les quantités d'eau qui s'engouffraient dans la cale dépassaient largement le débit de l'eau pompée. Sans perte de temps et avec un sang froid remarquable, il ordonna à trois de ses hommes de s'asseoir dos à dos, pendant une heure sur le trou laissé par la cassure du mât. Les hommes s'assirent dos à dos sur la brèche, et se solidarisèrent en se tenant les jambes. Ainsi, faute d'autres moyens, ils colmatèrent de leurs chairs le trou d'eau en se relayant durant neuf heures. A l'aube la tempête et la mer s'apaisèrent enfin, comme si cette nuit n'avait été qu'un cauchemar. Mais les blessures, les chairs meurtries par le froid et la violence des lames, les mains couvertes d'ampoules pour avoir trop serrer prise, les visages hagards et les yeux de la peur attestaient de la réalité et de la souffrance. 

Les premiers reflets du soleil éclairaient le port de Casablanca quand les marins débarquèrent, éreintés mais heureux et reconnaissants envers le Tout Puissant. Ils avaient tous remportés ce combat titanesque avec les éléments déchaînés. 

Encore une fois, les marins comprirent que leur vie dépendait de la grâce divine qui a su apaiser à la fois la mer, les vents et redonner espoir aux marins pour affronter ce péril. La mer ne l'a point abattu, les péripéties comme celles qui viennent d'être décrites sont devenues pour lui monnaie courante. Le fait de dépasser des dangers comme celui-ci, d'en sortir sain et sauf, devient pour lui une force qui lui servira à affronter d'autres situations. Sa générosité l'oblige à faire passer cet enseignement à ses proches et à son entourage professionnel. Chaque instant pénible de la vie, chaque incident, chaque problème ne sont que des écueils qu'il faut éviter mais aussi qu'il ne faut pas oublier car un jour où l'autre on se retrouvera en face de ces mêmes obstacles.

 

LA DÉCOUVERTE DU BATEAU DE PÊCHE

Le premier Mardi du mois de mai 1931, Mustapha gardera en sa mémoire ce jour si attendu. En effet, il avait réussi à embarquer grâce à la complicité du vieux Lahcen. Ce dernier avait servi la veille un repas à un marin venant de débarquer au port de Safi. Il faisait partie de l'équipage d'un sardinier venant tout droit de Bretagne, en cabotant d'un port à l'autre. D'après le marin, qui paraissait être en manque de conversation après son périple en mer, le bateau avait été envoyé de Casablanca afin d'assurer l'approvisionnement d'une des conserveries françaises de Safi. Une partie des marins avait été recrutée dans le port de Mazagan, seul le mécanicien et le raïss était de Casablanca. 

Le marin tout en mangeant un délicieux ragoût de congre, demanda au Père Lahcen si celui ne connaissait pas un adolescent qui aimerait travailler pendant la campagne de pêche. Le vieux lui avait dit qu'il avait justement le gars qu'il fallait, que c'était un gamin travailleur malgré son air chétif, il ne paraissait pas ses treize ans, mais qu'il avait déjà travaillé à bord d'un bateau. Mustapha en apprenant le soir même la nouvelle ne cacha pas sa joie, mais celle ci se dissipa très vite. En effet, il n'avait pas l'âge réglementaire, il n'avait même pas dix ans. Le père Lahcen le rassura "Écoutes ! Parfois il faut oser ! D'ailleurs tu es costaud pour ton âge, a treize ans je n'avais ni la taille de tes épaules, ni ta vivacité d'esprit ! Et fais-moi confiance, j'ai parlé au gars de Mazagan, Driss, où plutôt c'est lui qui m'a parler, tellement il cause. Bref, il t'aideras à faire ta place ! 

C'est ainsi que ce Mardi là, à cinq heures du matin, le jeune Mustapha se retrouva au pied du " Bonitoire". Durant une bonne partie de la nuit, il avait répéter le nom du bateau "LE Bonitoire", comme une incantation, il ne voulait oublier le nom du bateau devant lequel il devait rencontrer Driss. Dés trois heures du matin, il s'était levé pour s'habiller sans un bruit et quitter la maison, avant de refermer la porte il se ravisa, et partit enfiler une vieille veste qu'il n'a porté qu'une fois lors de sa rentrée à l'école, par-dessus il remit la djellaba de laine. Certes le froid de l'aube printanière était vif, mais Mustapha s'était vêtu de la sorte pour une autre raison. D'ici quelques minutes son père allait se réveiller pour faire ses ablutions. 

Le gardien du pâté de maison fut surpris de le voir si matinal. "Bonjour gamin !Où vas-tu à cette heure! Ne me dis pas que tu vas toi aussi travailler à l'usine des Européens ! Après les hommes, les femmes maintenant ils tuent à la tâche même les enfants ! Mon Dieu où va-t-on ? Mustapha savait où il allait. Mais ce qu'il ne savait pas c'est que cette heure, l'heure où même les démons vont se coucher, serait celle qui comme un rituel, fixerait ses rendez-vous avec la vie de la mer. Durant toutes les années qui suivirent il ne faillira jamais à la règle. "Le Bonitoire" n'était pas difficile à reconnaître aux milieux des autres embarcations malgré la faible clarté de l'aube. Il était comme lui avait décrit le père Lahcen. 

C'était un magnifique coltre de douze mètres à la coque rouge ceinturée d'une large bande blanche. La cabine en bois vernis et munie d'une large baie vitré, trônant en arrière sur pont était ce qui à première vue le différenciait des autres bateaux à habituellement présents dans le port. En effet la plupart des embarcations motorisées mouillant dans le port de pêche avaient une timonerie à ciel ouvert, et dont la seule protection des ardeurs du soleil et des rares mais violentes averses était une simple toile était tendu au-dessus du poste. Seul les deux sardiniers affectés récemment aux conserveries portugaises avaient une cabine aménagée dans la cale, et dont le sommet dépassait à peine d'un mètre du niveau du pont. Derrière la cabine, deux petites barques fraîchement peintes étaient calées contre les bords de la poupe. Au-dessus de la cabine, Mustapha remarqua une plaque ovale en cuivre sur laquelle était gravée une ancre entourée de deux signes énigmatiques. Il reconnut les couleurs du drapeau français sur une plaque en bois peint, bien mise en évidence et solidement clouée sur le toit de la cabine. Le bateau était en bois, et de nombreux ouvrages métalliques lui conféraient une apparence de grande solidité. 

L'œil avisé du garçon remarqua les deux rangées de lames en acier cintrées dont étaient cerclé la coque, une véritable armure pour affronter les coups de boutoirs d'aciers de la mer. Même l'étrave était protéger par une épaisse pièce métallique munie d'un orifice dans lequel un anneau d'acier était serti. Le mat principal, d'une hauteur de sept mètres, se dressait à l'opposé de la cabine, il supportait tout un enchevêtrement de filins et une voile enroulée, certains de ces cordages rejoignaient un mat plus petit, installé derrière la cabine. 

Mustapha interrompit sa contemplation, une voix étrangère l'interpellait de son prénom. Il se retourna pour apercevoir venir vers lui, quatre hommes emmitouflés dans leurs épaisses djellabas de laines écrues. Le plus petit des quatre lui dit "Bonjour ! Tu es à l'heure, c'est déjà une bonne chose. " Après avoir toisé du regard le garçon, il ajouta " Le vieux Lahcen, m'a parler de toi. Vraiment à écouter le vieux Lahcen, je m'attendais à trouver un nain ? il éclata de rire, entraînant le fou rire général. Même Mustapha riait de bon cœur, le coup de la veste avait marché, il sentit que c'était gagné pour lui. 

Driss, le bavard se présenta en premier, puis le prit par la main et lui présenta le mécanicien "C'est M'Barek, le roi de la mécanique dans Casablanca, aussi noir que le cambouis dans lequel il nage, mais au cœur blanc comme ses dents!" Lui, c'est Omar et son cousin Miloud, deux bons pêcheurs de Mazagan, comme moi. J'espère que l'on va bien travailler ensemble" Mustapha s'enquit du raïss, il avait hâte de passer l'épreuve du premier contact avec le "seul maître à bord". Ces marins n'ont jusqu'à présent pas fait allusion à son âge, mais en sera-t-il de même avec le "raïss".. Driss lui apprit que le raïss serait absent quatre jours, il était parti chercher deux ou trois autres gars. Mustapha fut à la fois soulagé et agacé par cette nouvelle. M'Barek proposa au groupe d'aller déjeuner, le froid commençait à se faire sentir, la brume humide et pénétrante de cette aube printanière venant de la mer commençait à envahir la ville. Driss leur indiqua un petit café qu'il avait repérer en venant. 

C'est ainsi, qu'ils se dirigèrent tous les cinq vers la sortie du port de pêche, en silence afin de ne pas aspirer l'air trop frais du matin. Il était cinq heures et demie du matin et la petite ville de Safi commençait à revivre une autre journée au rythme de la sardine. Quatre jours passèrent avant le retour du raïss. Mustapha s'était familiariser avec son nouveau poste de moussaillon. Les quatre marins appréciaient sa spontanéité, et son courage au labeur. Dés le premier jour, il s'attela au nettoyage du bateau de la cale jusqu'au pont, seule la cabine ne put être balayée et nettoyée. Le raïss en avait fermé la porte. 

Dans la cale éclairée uniquement par un filet de lumière passant par l'écoutille ouverte, et où régnait une légère odeur de bitume mêlée à celle de la vieille saumure il fut intrigué non seulement par le volume important du compartiment affecté au poisson, mais aussi par la présence de trois énormes barils de bois, soigneusement liés au "pied de mat", contre eux étaient amoncelés des filets recouverts d'une bâche. Mustapha palpa un coin du filet, il était fait d'un fil solide, certainement du coton. Il remarque qu'il y avait trois sortes de filets, la taille des mailles était différente. Driss qui descendait dans la cale, un seau d'eau à la main, remarqua sa curiosité et lui dit " Ça c'est le matériel de pêche que les Français ont envoyé avec le bateau. Ces tonneaux sont pleins d'œufs de bacalao, la morue, les Portugais raffolent de ce poisson. Le secret pour remplir de sardines cent cales comme celle-ci." 

Mustapha remercia Dieu de l'avoir fait rencontrer ce marin bavard. Il réfléchissait déjà sur les moyens de mieux mettre à profit le défaut de Driss pour lui soutirer de précieuse information. Il n'oublierait jamais l'enseignement du père Lahcen et de sa pelote miraculeuse. Après avoir fini de briquer la cale, il remonta sur le pont M'Barek le mécanicien en riant fit remarqué à Mustapha qu'il avait de la peinture bleu sur le visage. Driss qui remontait derrière lui lança " Tu as certainement touché les filets, c'est de la teinture." Étonné Mustapha regarda songeur ses mains. 

Le jour suivant, Mustapha eu l'occasion de montrer aux marins ses talents de pêcheur. Tôt le matin il partit au pied des falaises au nord de la ville, sur les rochers martelés par les vagues, muni de sa canne à pêche et de son panier. Vers neuf heures du matin, il revint sur le bateau tout essoufflé, son panier plein à craquer. Il avait réussi grâce à la pelote à prendre quatre gros sars, deux loups et un magnifique marbré. A la vue des beaux poissons, arqués par leur dernier soubresaut, figeant ainsi toute leur vigueur et fraîcheur dans la lutte pour la vie, les quatre marins, formant un cercle sur le pont du bateau, restèrent muets. 

Omar et son cousin Miloud prirent la canne, et inspectèrent la monture. Omar observait le fil, et Miloud tenait un des hameçons entre le pouce et l'index et l'observait comme s'il s'agissait d'un louis d'or. "Qui t'a préparé cette ligne ?" Demanda Miloud. Mustapha répondit "Moi. J'ai vu comment le père Lahcen avait fait. Alors j'ai eu l'idée de monter un autre hameçon un plus haut, comme cela je peux faire des doublées. J'ai remarqué que mon fil était assez résistant, et j'ai une bonne canne. Je ne la laisse jamais au soleil longtemps, et parfois je l'entoure de vieux journaux trempés pour lui rendre sa souplesse" . 

Les quatre compères se regardèrent perplexes silencieusement. Omar demanda "T'as déjà travailler avec des Espagnols ou des Français ?" Mustapha répondit en riant" Non ! Pourquoi ?" Driss qui d'habitude ne se privait pas de la parole, la prit enfin "Tu as mis combien de temps pour prendre cette fortune ?" Mustapha répondit "J'étais sur place à six heures du matin, une heure pour revenir, heu ça fait combien ?" M'Barek répliqua " Deux heures !". Tu sais gamin tu iras loin.! Ton poisson vient juste de sortir de l'eau et il parle pour toi ". Mustapha leva les yeux vers M'Barek et l'entendit crier, "Omar, nettoie le poisson, Driss va acheter les légumes et les épices, Miloud tu feras la cuisine et moi, je m'occupe du thé, de vaisselle, et de l'ambiance. Aujourd'hui ! Mousse Mustapha est notre raïss". Driss lui demanda la nature de l'appât qu'il avait employé. Mustapha tarda avant de répondre "Oh ! Des filets de sardine. " Il ne voulait pas dévoiler entièrement son secret à Driss, il était trop bavard. Il s'était permis ce demi-mensonge, il n'avait fait que perfectionner l'astuce du Père Lahcen. Pour cela, il avait utilisé un deuxième trident, confectionné exactement comme l'avait fait le père Lahcen, non sans mal, il l'avait monté à une vingtaine de centimètres au-dessus du premier hameçon supportant la pelote. Il y avait accroché un lambeau de chair de sardine. 

M'Barek lança à Driss " Eh ! Je crois que Mustapha t'a fait un superbe cadeau aujourd'hui, tu vas avoir de quoi parler pendant longtemps". Driss agacé ne trouvant rien à redire, enleva son bonnet de laine et encore pensif se gratta la tête. Ces trois compagnons éclatèrent de rire, ils furent rejoint dans cette hilarité par Mustapha, heureux de se sentir accepté et reconnu et même par Driss le Bavard. Au fur et à mesure qu'il riait, le brave M'Barek, riait davantage, de sa voix rauque. Mustapha se souvint avoir reconnu en lui le jovial tirailleur sénégalais de la réclame qu'il avait vu dans l'épicerie du vieux Jacob, prés de la place R'Bat. Le repas délicieux préparé collectivement, tâche où excellent les hommes éloignés de leur famille, fut pris assis sur une natte déroulée sur le pont. 

La journée s'écoula ainsi sur le pont, à l'abri de la petite voile que Driss avait déployé en guise de parasol, et devant une théière intarissable, entre les rires et les conversations, dans un sentiment de joie partagé. Une image qui restera gravée à jamais parmi les bons souvenirs de la vie, cette fin de soirée sur un cotre, dans le port de Safi, en compagnie de nouveaux mais bons amis. Ces gens de la mer étaient simples et authentiques, comme si le travail sur l'océan les avait forgés sous le même feu. Les hommes étaient différents, avec leur tempérament, leur qualité, leur défaut, mais les sentiments humains, au travers de cette communion autour d'un verre de thé, en parlant de tout et de rien, les liaient comme la fusion lie l'or au plomb. Là encore, cette alchimie mystérieuse était présente, et attractive tel l'aimant. Plusieurs fois Mustapha se disait qu'il était temps de rentrée, mais il s'attardait à chaque fois pour suivre la conversation avec intérêt et enthousiasme comme l'élève dans sa matière favorite.

 Il ne voulait pas perdre une seule bribe, car pour lui c'était ça l'école, la vie au quotidien, pratique et simple. Il avait besoin de choses vécues, concrètes, palpables et non de la théorie avec ses supports rigides qu'étaient l'écriture et la lecture. Peut-être par paresse, par facilité ou par ses facultés de saisir et de retenir qu'il s'était adapté à cette transmission du savoir par l'oral. Le meilleur de l'enseignement ne nous a-t-il pas été transmis oralement par nos ancêtres ? De telles conversations lui permettaient de d'avoir des notions d'histoire, de géographie, mais surtout de connaître la vie de la mer, ses plaisirs, ses dangers, ses mystères et ses légendes. Driss racontait la mésaventure qu'il a connu avec une jeune fille des environs de Mazagan, qu'il s'était juré d'épouser, mais les parents en apprenant que le prétendant était un pêcheur se refusèrent à lui fiancer. 

Les peurs du lendemain, et la particularité de ce métier son ingratitude comme si le marin était condamné à cette malédiction millénaire, la précarité. A entendre Driss et même ses amis le travail de la mer était sources parfois de beaucoup de gain, mais c'était aléatoire, parfois une bonne pêche et après une longue période de vache maigre. Seul M'Barek se disait satisfait de ce métier, quand il ne navigue pas il travaille dans son petit atelier de mécanique qu'il partageait avec son beau-frère, prés de Bâb El Marrakech. Avec l'afflux des Européens, ils commençaient à avoir une clientèle. Il répare un bicyclette, une Citroën, un vieux moteur "Abeille" d'une pinasse., tout leur était bon et les aidait à faire quelques économies. Avec son double métier, M'Barek espérait acheter un autre local plus grand, car avec l'augmentation du trafic portuaire, les camions devenaient de plus en plus nombreux, alors il lui faudrait de la place. Il serait rester des heures assis en plein air, ballotté par les remous de la marée montante, à écouter ces gars bâtir leur espoir et leur avenir au gré du bon vouloir de la mer. Mustapha croyait dur comme faire qu'il pourrait un jour, encore une fois, forcé les choses. 

Il était déjà tard, Mustapha devait rejoindre la maison familiale. En partant M'Barek lui dit que demain il entreprendrait le nettoyage du moteur, et qu'il aurait besoin de lui. Mustapha, enthousiasmé par l'idée de découvrir autre chose, promit de venir très tôt. Ils s'étaient retrouver dés sept heure du matin sur le pont du "Bonitoire". M'Barek s'était couché à la belle étoile, sous une épaisse toile cirée. Après avoir bu un verre de thé et mangé un bout de pain arrosé d'une huile d'olive délicieuse, ils descendirent dans la cale. 

Le temps de s'habituer à la pénombre il aperçut Omar, Miloud et Driss allongés sur les filets bleus qu'il avait aperçut le premier jour, prés des barils. M'Barek s'approcha de la paillasse, et tira la toile "Eh ! Les gars debout ! Vous avez oublier que le raïss vient aujourd'hui! Vous le connaissez. Il a horreur que l'on utilise ses filets pour autres choses que la pêche. Ces français vont finir par le rendre fou avec leurs idées sur le poisson et la pêche."

 Mustapha avait ouvert les oreilles à ce monologue, il se devait d'en savoir plus long sur ces Français, là encore il pensa à Driss. M'Barek s'était dirigé au fond de la cale, en dessous de la cabine, il alluma minutieusement une lampe à pétrole suspendu à une solive. Mustapha apercevait maintenant un coffre en bois devant lui, d'ou émergeait un tube en fer de gros diamètre. M'Barek desserra à l'aide d'une pince deux écrous maintenant un lourd couvercle. Après avoir désolidariser le tuyau du couvercle, il releva celui et le confia à Mustapha. Celui-ci se cala fortement contre la paroi de la coque, pendant que le mécanicien se mit à plat ventre pour plonger sa main vers le fond du petit espace. Mustapha aperçut le moteur. M'Barek exprima sa satisfaction quand il constat que le petit local était sec. Il craignait toujours pour cette partie du bateau, non pas qu'elle renfermait son outil de travail, mais tout simplement qu'il craignait pour sa vie, et celles de ses amis de labeur. 

Il expliqua à Mustapha que les risques de fuite étaient beaucoup plus grands à cause de l'arbre de l'hélice qui ressortait prés de la ligne de flottaison. Tout comme l'étanchéité du palier qu'il devait contrôler plusieurs fois par jour, et qu'il fallait savoir entretenir, et réparé en cas de problème, il avait pour tâche d'assurer la vie du moteur. Il devait être capable de le démarrer par n'importe quel moyen et par n'importe quel temps. C'est l'hiver qu'il connaissait le plus de difficulté pour le faire tourne, à cause de l'humidité. Le mécanicien parlait au fur et à mesure qu'il dévissait, essuyait, et revissait des pièces de formes et de tailles différentes. Mais Mustapha ne s'ennuyait pas, il tentait de synchroniser les paroles du mécanicien avec les actions et les pièces qu'il manipulait. M'Barek se plaignait de la qualité de l'essence qui était commercialisé depuis quelque temps. Elle était trop grasse, et encrassait tout le moteur. 

D'après M'Barek ce moteur "Abeille" que Mustapha nommera "A;B" durant toute sa vie, était assez puissant pour les eaux marocaines, il faisait prés de trente chevaux. En Bretagne, où a été construit le bateau, sa faible puissance ne lui permettait pas n'importe qu'elle pêche. Les Français de la conserverie, avaient décidé de les envoyer dans les mers plus calmes du Maroc. M'Barek demanda à Mustapha de lui passer un pot de graisse. Celui-ci lui rapprocha de la pointe du pied, tant l'endroit était exigu. M'Barek lui montra son index imprégnée de graisse "Tu vois petit ! Nous les marocains nous avons nos marabouts, nos sorcières, nos préparations pour conjurer le mauvais sort, les Français, eux ils ont la graisse." Après un rire caverneux, il ajouta" C'est un Marseillais à qui j'ai réparer l'essieu de sa Panhard, qui m'a dis ça. Vaut mieux prévenir que guérir, rappelles-toi de ça gamin !". A ce moment là on entendit la voix de Driss "Eh ! Mustapha monte le Raïss El Mahjoub veut te voir ! " 

Pendant un très court instant Mustapha sentit quelque chose au creux de l'estomac qui lui rappela une nuit agitée en mer.

 

DÉCOUVERTE DE LA PÊCHE

Le Raïs El Mahjoub était de la même trempe que la plupart des raïs que Mustapha croiserait au cours de sa vie. Des hommes renfermés sur eux-mêmes, comme si leur fonction leur faisait porter le fardeau de toute la terre, et les obligeaient à ce jeu de rôle que Mustapha perçut dés son premier contact avec le Raïss. Ces gens étaient austères mais avaient bons cœurs, comme s'il s'interdisait de montrer leur vraie émotion. Ils restent de glace, imperturbable dans leur pensée. C'est l'effet que Mustapha avait eu. 

Il n'a à aucun moment laissé percevoir ce que Mustapha craignait le plus, une réaction à le voir trop jeune pour prétendre être mousse. Le Raïss tout en roulant et déroulant un chapelet autour de son index, le dévisageait et regardait ses mains et ses joues pleins de cambouis, et fini par dire "Mustapha ! Tes amis m'ont parlé de toi, surtout Driss qui m'a dit que tu as déjà naviguer, ce dont je doute. Mais je crois que tu as envie d'en découdre avec la vie. Si la mer te laisse cette chance, tu ne va pas chaumer moussaillon". Mustapha sentit une main s'abattre sur son épaule, mais cette fois c'était celle de M'Barek qui remontait de la cale "Le raïss a fait un bon choix, c'est le premier qui ne laisse pas la trappe du moteur m'écraser la main" Quatre jours se sont écoulés depuis que Mustapha est devenu mousse sur le "Bonitoire". Il s'était accoutumé à la vie à bord, et tout l'équipage l'avait adopté facilement. Ils l'avaient facilement intégré parmi eux dans leurs longues heures de travail. Mustapha se rappela que le premier jour que le "Bonitoire" avait appareillé il a été frappé par la façon que ces gens de la mer travaillaient, chacun s'appliquait à ses diverses tâches, sans nulle précipitation comme si chaque action avait été mille et une fois concertée et répétée. 

Le Raïss au grand étonnement du moussaillon intervenait que très rarement, par un ordre bref en direction de l'équipage. Il avait remarqué que le raïs jetait constamment un regard vers le ciel, en direction de la mer et de la côte. Il le surprit entrain d'observer un vol de deux mouettes effectuant un formidable vol plané, porté par le vent marin. Ensuite, il vit le raïs prendre dans sa cabine un grand registre noir et y noter quelque chose. Un quart d'heure après, il lança un appel à M'Barek qui se trouvait dans la cale. Aussitôt, Mustapha reconnu les lancées vaines du moteur, accompagnées d'un lourd panache de fumée noire. M'Barek ne réussit à démarrer le moteur qu'au bout de la troisième reprise, ses jurons parvenaient jusque sur le pont. Mustapha s'était choisi un coin d'où il pourrait assister aux manœuvres sur le bateau sans gêner les huit marins. 

Assis au creux de l'une des annexes, il  entendit le vrombissement du moteur, aussitôt suivi par un panache de fumée noire. Dés que le moteur tourna à son régime normal, il perçut le cliquetis du clapet coiffant le tuyau d'où s'échappait maintenant la fumée plus claire par bouffées successives. Le marin resté à terre pour détacher l'amarre retenant le bateau au quai, remonta lestement sur le pont. Le Raïss dans sa cabine manœuvra la barre, et le bateau s'éloigna très lentement du quai en décrivant une courbe dans le bassin dégagé des ses embarcations hétéroclites. Pratiquement tous les pêcheurs avaient déjà quitter le port à bord de leurs frêles embarcations. Nombreux ceux qui utilisaient les rames jusqu'à leur sortie du bassin, car malgré les voiles, elles n'avaient pas suffisamment de vitesse pour contrée la force des vagues et des vents contraires. Certaines équipes de pêcheurs utilisaient l'une de leurs embarcations motorisées pour tracter tout un chapelet de barques diminuant ainsi les peines de leurs collègues. 

Mustapha regardait la terre s'éloignait. Il respira profondément comme s'il changer d'air une fois pour toutes. Il en avait tellement rêvé de ce jour. Driss était à ses côtés, et bizarrement il ne disait mot, il en était de même pour les autres marins. Tous semblaient être là et nulle part, les yeux vitreux, semblant fuir mutuellement le regard de l'autre. Comme si le charme du départ les avait aussi subjugués ! . Mustapha sentit à ce moment là une grande solitude, tant l'atmosphère était grave alors que lui bouillait d'envie d'éclater de joie ce grand jour. Il avait, déjà, ressenti une fois la même sensation de recueillement, c'était lors d'un enterrement. Il comprit que ces braves gars faisaient leurs adieux. Chacun avait une pensée envers une famille, des êtres chers, une maison, une terre. Il comprendra plus tard, quand il se sera bien imbibé de tout l'esprit qui est propre à cette communauté de marins, que l'homme devient malgré lui humble devant l'océan et ses humeurs. 

Ce sont les moments forts de ce combat continuel qui soudent davantage les gens de la mer entre eux. Au bout de quelques minutes, l'ensemble de l'équipage semblait revenir de cet isolement dans lequel il était plongé. Un à un, les hommes reprenaient leur activité au rythme des saccades du moteur. Ils préparaient déjà leur matériel de pêche, certains enroulaient les filins et les mettaient en place de part et d'autres du pont, d'autres repliaient soigneusement les filets, après avoir ravaudé quelques mailles. D'autres liaient les rebords des filets à une corde qui ressemblait à une grosse mèche, sur laquelle étaient accrochés de petits flotteurs en liège. 

Le coltre se dirigeait lentement vers le large, il partait en ligne droite, allant à l'encontre des vagues. Mustapha en se retournant regardait le paysage que lui offrait sa ville natale en miniature. Il vit les quartiers accrochés aux flancs des collines devenir de plus en plus petits, au fur et à mesure de la progression du bateau, jusqu'à ne plus être que des vagues tâches claires. Le jeune mousse aperçut son Ksar-El Bahar, il paraissait beaucoup plus redoutable vue de la mer, avec ses récifs noirs contre lesquels venaient s'écraser les vagues. A sa gauche, le port ouvrait son anse à la mer, comme pour l'accueillir. Les falaises claires délimitaient le paysage qui s'offrait à ses yeux. 

En se retournant vers la proue, il remarqua le regard amusé des marins. Ils semblaient l'observer tout en travaillant. Mustapha sauta lestement sur le pont pour se diriger vers la proue. En passant devant Miloud, celui-ci lui demanda si tout allait bien. Mustapha à entendre l'un des pêcheurs d'Essaouira pouffer de rire réalisa pourquoi les marins le scrutaient des yeux. Ils s'attendaient à le voir souffrir du mal de mer. Mustapha avait déjà fait ses épreuves avec ce mal sournois. Il avait déjà senti ce malaise, mais sa joie l'aida à surpasser ce petit problème.. Nullement vexé, il se dirigea d'un pas leste, vers l'avant du bateau, en dépit des bonds que faisait le bateau quand il passait sur les vagues. Appuyé sur le bastingage, il regardait le jeu de l'eau déchirée par l'étrave du bateau, comme la terre sous le soc d'une charrue. Le sillon éphémère se fondait dans la masse liquide de l'océan. De temps en temps une vague surgissait, et s'écrasait mollement sur la coque du bateau. Le moussaillon passait d'un bord à l'autre du bateau, observant l'eau noire qui défilait sous ses yeux, tentant d'apercevoir un poisson ou toute autre créature marine. Mais, il ne vit rien. Subitement le moteur se tut. 

Le cotre filait en se dandinant vers le large, Mustapha ne percevait plus que les grincements de la coque en bois, les clapotis des vagues et quelques cris de mouettes escortant l'embarcation. Le raïss ordonna à deux hommes de larguer les voiles. Aussitôt deux marins libérèrent une à une, deux petites voiles. La grande voile ne fut pas déployée. Les voiles triangulaires en s'abattant tel un lourd rideau, gonflèrent soudainement, avec un claquement sec. Mustapha senti la prise de vitesse subite du cotre. Driss lui recommanda de ne pas bouger de sa place, car apparemment le raïs allait tirer de bord c'est à dire qu'il allait manœuvrer le bateau en faisant des zigzags afin de profiter du vent contraire. Mustapha hocha de la tête, malgré le bruit des voiles et des vagues sur la coque du bateau il avait bien entendu les explications de Driss. Il apercevait les deux marins tendre les voiles à l'aide de poulies et de filins. Maintenant le Raïss présenta le bateau à un angle de 45° par rapport à la direction du vent. Le cotre avait pris de la vitesse maintenant grâce à la mystérieuse manœuvre contre les vents. M'Barek le mécanicien vint prés de lui. Il lui montra quelques tâches blanches de dessinant à l'horizon, d'après lui il s'agissait des chaloupes des pêcheurs sortis plus tôt. Dans quelques minutes ils seraient à leur hauteur. Le raïss maintenait la route vers le large, tout en se déjouant des vents en faisant décrire à l'embarcation une série de lacets. Derrière, la côte n'était plus qu'une fine bande difforme et floue séparant le ciel de la mer, tout avait disparu, le port, la plage, la ville, seules les falaises claires en rappelait la présence.

 Maintenant, il apercevait nettement la multitude de petites embarcations semblant s'être donné rendez-vous pour ce moussem de la mer. Le bateau passa à une centaine de mètre d'un groupe de barques. Dans la barque la plus proche, six marins assis deux par deux ramaient vigoureusement, tandis qu'un autres debout à l'arrière laissaient mouiller un long filet. Toutes les autres embarcations avoisinantes semblaient se livrer à la même opération. Ces dizaines et dizaines d'embarcations venaient dés le petit jour, moissonnés ainsi la sardine. Le raïss sortit de sa cabine après avoir calée la barre en direction de la haute mer. Il observa longuement l'eau, sans omettre de jeter de temps en temps un œil vers le ciel, les oiseaux, et l'horizon. Il resta pensif regardant la nuée de bateaux sur cette portion de la mer. Le cotre se trouvait à six kilomètres de la terre, et légèrement au sud du port de Safi. Le raïss laissa pendant quelques minutes le bateau s'éloigner davantage de cette armada de pêcheurs, et bifurqua ensuite plus au sud. La mer était très calme et le vent avait tourner, poussant le bateau. Le raïs ordonna le largage de la grande voile. Dés que la grande voile carrée fut déployée, le bateau sembla s'envoler sur l'eau. 

M'Barek et Mustapha durent s'agripper aux cordages à causes des secousses. Les autres marins avaient maintenant fini la préparation du matériel de pêche et se reposaient sur le pont, égrenant le temps en paroles et rires. Seul Driss et un autre pêcheur s'affairaient encore. Ils avaient remonter de la cale des baquets en bois, dans lesquels Mustapha les vit y répartirent un sac de farine. Mustapha s'était déjà approché de Driss qui les manches retroussés la délayait avec de l'eau de mer. L'autre marin revint avec un baquet contenant une épaisse pâte jaunâtre et granuleuse. Driss lui dit que c'était la rogue, l'appât miracle dont il avait aperçut les barils dans la cale. Il en déposa une miette dans la main de Mustapha. Celui-ci fut surpris par la forte odeur de vielle saumure et par la consistance de ces œufs de poisson. Driss lui dit que ces œufs de morue devaient être mélangés à de la farine de tourteaux ou du son pour plus d'efficacité. 

Le mousse retroussa lui aussi les manches et mit littéralement les mains à la pâte en aidant Driss à la préparation de cette mixture. Le capitaine le voyant faire passa la tête par la porte de la cabine et cria vers Driss "Eh ! Driss ! Veilles bien à ce que la rogue soit bien homogène !" Aux bouts de quelques minutes la pâte était prête, elle avait pris avec la farine de tourteaux une teinte plus claire, et elle était moins poisseuse. Maintenant le raïss avait fait replier la grande voile, et continuait à observer la surface de la mer et le ciel. Il aperçut un groupe de mouettes, au loin piqué vers la surface de l'eau. Lentement, il tira sur la barre pour se diriger vers l'endroit. Sans un mot, un à un, les hommes se levèrent pour regarder l'endroit vers lequel le bateau se dirigeait. Miloud pointait le doigt vers un point dans l'océan. "Elle est là ! Elle est là !" Les marins furent gagner par une excitation bien étrange aux yeux du moussaillon. Driss dit à Mustapha regarde ! Là, à droite. Tu vois cette petite bruine sur l'eau ! Tu vois l'eau n'a pas la même couleur, cette large bande plus sombre, c'est la route de la sardine. Le bateau se dirigeait lentement et inexorablement vers la zone repérée sous la poussée d'une brise légère. Le raïss sortit de sa cabine en souriant. Il semblerait qu'il avait trouvé ce qu'il était venu chercher. 

Il ordonna aux hommes de mettre à l'eau les deux annexes. Celles-ci furent rapidement descendues à l'eau au moyen de poulies et de filins. Chaque petite embarcation reçue à son bord trois hommes, les filets et un baquet rempli de rogue.. Seuls restaient à bord M'Barek, le raïss, Miloud et le moussaillon. Chaque embarcation se dirigea vers le banc de poisson mais en s'éloignant l'une de l'autre. Mustapha vit dans chaque barque les marins faire les mêmes gestes dans la plus parfaite synchronisation. Deux hommes ramaient lentement, tandis que le troisième arrimait le filet à l'arrière de la barque. Il commençait à laisser plonger le filet dans l'eau, égrenant derrière l'embarcation un chapelet de flotteurs. 

Lorsque le filet fut en place, l'homme jeta par poignée l'appât dans l'eau. Mustapha remarqua que le marin jetait l'appât en veillant bien que le filet soit toujours entre le poisson et l'endroit visé. Des taches claires apparurent un instant en surface. Miloud lui dit que cela provenait de la farine mêlée à la rogue, celle-ci servait à alléger l'appât pour que celui-ci flotte plus longtemps. Mustapha sourit, car il se rappela le stratagème de la pelote au sable. C'était le même objectif mais avec des effets inverses. Les deux hommes debout à l'arrière des barques observaient maintenant les flotteurs. Un des hommes fit signe au raïss, et détacha le filet de la barque. Le patron dirigea le coltre vers le filet.. Arrivée à sa hauteur, l'un des hommes se penchant et lança un grappin pour se saisir d'une épaisse corde. Les hommes se mirent à tirer pour hisser le filet. Même le Raïss vint pour aider ses hommes.

 Il avait le sourire, car sa première pêche s'annonçait bien. Il avait déjà pris dans ces mains une poignée de sardines à la couleur vif argent, qu'il regarda d'un œil avisé. Mustapha s'étonna de la présence soudaine d'une multitude de mouettes sorties de nulle part. Elles tournaient au-dessus du bateau, et quelques une parfois piquaient vers la surface de la mer pour happer un poisson tombé du filet. A plusieurs reprises il chassa du pont des oiseaux téméraires qui leur subtiliser le précieux poisson d'entre les jambes. Une fois le filet entièrement relevé, de coudée en coudée, les marins commencèrent le tamisage qui consistait à débarrasser le filet de ces fragiles sardines. Mustapha aida lui aussi à cette opération qui exigeait patience et habileté. Il ne fallait ni endommager le filet, ni abîmer le poisson car celui-ci était maillé par les ouïes. 

A peine une demi-heure plus tard, le filet fut dégarni de tout poisson. Les marins commencèrent à trier grossièrement l'amas de sardine avant de le déverser dans la cale. Cette opération fut répétée une bonne quinzaine de fois. Les hommes sur les barques plongeant les filets et lançant la rogue et les marins sur le cotre relevant et engrangeant le poisson dans la cale. Le rythme du travail était soutenu, sans trêves car il fallait faire vite pour profiter des vents propices et livrer une bonne marchandise aux conserveries.. C'est au couchant du soleil que le raïss ordonna le halage des annexes, et mit le cap vers le port. 

Les hommes enfin purent s'allonger à même le pont et boire un verre de thé réconfortant servi par le moussaillon heureux d'avoir participer à la première pêche du "Bonitoire " et sa première expérience de marin. Le coltre regagna lentement le port de Safi, la cale pleine à moitié, laissant le soleil et le vent derrière eux. Sur le retour, ils dépassèrent des dizaines de chaloupes pleines à craquer, des hommes retournant victorieux de ce combat avec la mer. Quand le "Bonitoire " sous le vrombissement saccadé du petit moteur  entra dans le bassin, en se faufilant parmi les innombrables embarcations, Mustapha, eut l'impression que toute la population de Safi était venue l'accueillir. Le port était redevenu le centre de l'activité de la petite ville comme tous les soirs au retour des hommes de la mer. Avec eux, ces marins pêcheurs apportaient la prospérité et l'assurance d'un jour meilleur.